Festival du Grand Micro de Bois : dans l’œil de Jacky

On l’avait laissé tracer sa route depuis la folle soirée du Happy Ending du 129H, Espace Jemmapes. Depuis, Jacky, l’appareil photo de notre grande reporter Clotilde Penet, est parti chasser les images au Festival du Grand Micro de Bois, du 14 au 17 juillet à Aubagne.

Ça sent bon l’été, ça respire les vacances… Bravo aux organisateur.trice.s pour ce bel événement qui fut une grande réussite !

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23 mai 2016 | Clo

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Salut, c’est Jacky, appareil photo du genre Canon et un peu timide. Pour les curieu.x.ses, je me suis déjà exprimé une fois, ici.

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Il y a quelques jours, ma maîtresse-propriétaire m’a emmené avec elle à un événement poétique très particulier : le Festival du Grand Micro de Bois, qui avait lieu du 14 au 17 juillet à Aubagne pour sa quatrième édition. Une première pour moi !

 

J’étais tout content à l’idée de partir quelques jours dans le sud pour me dérégler un peu, changer d’air, de point de vue, de vitesse, de lumière… J’aime quand le soleil illumine mes sujets, pour une touche de douceur, de chaleur, de simplicité naturelle… Les sourires sont alors plus faciles à capter, plus francs. J’apprécie l’inconnu. Les inconnus. La nouveauté. Les surprises. Ne pas savoir, ça prend moins de place. J’avais tellement hâte que j’ai passé du temps à recharger mes batteries avant le départ, afin d’être au top de ma forme au long de cette aventure.

 

Je sais que ma proprio (que je connais de mieux en mieux) me voit parfois comme un poids lorsqu’il faut partir, un poids qui dépasse la simple question de masse physique. Elle va devoir faire attention à moi, elle ne pourra pas me laisser seul, ni n’importe où… Elle pense, à tort, que j’entrave sa liberté. Je ne suis pas d’accord ! Elle s’inquiète aussi (trop) souvent de mes capacités d’intégration et d’adaptation, se demande comment je serai accepté par les autres… Pourquoi ne fait-elle pas juste confiance à son intuition ? S’il m’arrive de la titiller et de lui envoyer des signaux télépathiques pour qu’elle appuie sur mon bouton (j’avoue que j’adore ça), je ne suis ni du genre à m’imposer, ni à forcer quiconque… Quand t’es pas le bienvenu, en général, tu le sens bien… Enfin bref.

 

Le jour du départ, elle est en retard. Moi, j’étais prêt depuis la veille. Du coup, j’ai été bousculé un peu brutalement, ajouté à d’autres matériels inconnus, sans grande considération et dans la hâte. Je l’ai même entendu marmonner « putain, je suis encore trop chargée » ! Ce que je ne savais pas encore, c’est que la nuit prochaine, j’allais partager une tente avec elle ! Et ce dont elle n’a pas encore vraiment conscience, c’est qu’elle ne parle pas toute seule et que je l’entends. Heureusement, j’étais fermé, caché, au fond d’un sac pendant ce stress pré-départ. Imaginez le genre d’image que ces moments pourraient faire naître…

Le trajet se passe bien. Je continue à me reposer, sans appréhension. Le bruit du train me berce et, même si j’aimerais observer les paysages et champs à perte de vue, j’ai comme la certitude inexplicable que ce n’est pas si important et qu’autre chose m’attend.

En approchant de la destination finale, quelque part dans les hauteurs d’Aubagne, elle me prend en main de brefs instants. On marche sur un petit chemin de graviers, entouré de montagnes et d’arbres, avec des slameuses que je reconnais et qui lui chantent leur liberté en trio. « Kidikidikwaaa » ! Tiens, une mélodie étrange fait vibrer mon boitier…

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Lorsqu’on arrive à la Ratepenade, ni elle ni moi ne savons grand chose. Je commence à trépigner d’impatience. Sors-moi de là, que je me fasse une idée, bordel !

J’entends des voix lointaines un peu partout, nombreuses, harmonieusement mêlées à celles des cigales, nombreuses elles aussi. J’entends des voix qui s’enchaînent, se relayent. Des voix d’hommes, de femmes, de tous âges. Quelques accents, aussi. Des voix qu’on n’attribue à personne, des voix qu’on attribue à tous. On dirait de la musique, tantôt légère, tantôt plus dure. Hésitante, parfois, ferme d’autres.

Mais c’est le noir total. Je suis encore dans un sac. Un sac qu’elle a posé dans un coin, en plus. Merde, elle m’oublie. Alors que je suis Jacky, quoi ! La prunelle de ses yeux ! Et que je ne veux pas dormir ! C’est très inhabituel. Qu’est-ce qui fait qu’elle s’est si rapidement sentie en confiance ?

 

Quelques heures plus tard, je sors enfin de là, je m’ouvre à ce qui m’entoure. Et je comprends mieux : je me sens comme chez moi, c’est presque métaphysique. Je capture les moments détendus de personnes que je n’ai jamais vues, posées autours d’une table ou debout devant d’autres, s’exprimant.

 

Parfois, je suis trop timide et je n’ose pas. Alors j’observe et j’écoute. Certaines intimités se dévoilent naturellement, dans ce cadre qui semble avoir été préparé avec patience et amour. Quel bel endroit, quelles belles personnalités. Je voyage, d’image en mots, de couleurs en peaux, de chevelures en mouvements et de vies en envies. J’aimerais partager ça avec le monde entier. Mes images suffiraient-elles ?

Petit à petit, je me prends à un jeu, à une blague. On n’est pas là pour rien. Il faut coacher, comprendre, participer, voter, donner des notes. Je reste libre, je suis là, puis moins là, ma proprio appuie sur le bouton, puis elle arrête, s’intégrant à des énergies multiples sur les notes d’une harmonie sans règle. Elle me pose pour s’imprégner des proses en balades, réfléchit, rit, s’émeut. Et moi aussi, avec elle, avec les autres. Je participe. Je slam, à ma façon, avec les autres !

 

Ces autres, ce sont des poètes.ses. Ils et elles viennent de toute la France, d’ailleurs, d’ici, de là-bas, de près, de loin. C’est le bordel. Un bordel vivant, fondant, un melting pot, oui. Des fois, je ne comprends rien, des fois je comprends tout. Mais est-ce important ? « C’est truqué » entends-je, de bouches souriantes.

 

Le Micro de Bois, c’est le trophée de l’évènement. Lui aussi, il voyage, passe de mains en mains, vole d’une équipe à l’autre, se fait voler d’une non-équipe à une autre. Il se retrouve même accroché à un arbre, il « branche » les langues déliées… A la fin d’une « compétition » aux abondants rebondissements, il fera l’objet d’un câlin de groupe entre les participant.e.s, gagnant.e.s, de l’équipe de Nancy Officiel.

 

Mais avant ce sommet, j’ai campé. Je suis resté seul sous la tente, j’ai dormi avec ma maîtresse. J’ai évité des jets d’eau rafraîchissants issus de flingues en plastique. J’ai rencontré un petit chaton noir. Entendu des guitares, des percussions et du yang, des cris de joie et d’encouragement, des blagues pourries, des jeux de mots réussis, des textes prenants, surprenants. Des mots, toute la journée et même la nuit. Des ronflements, aussi.

 

Je me suis posé dans un hamac, elle a mangé des pâtes, j’ai capturé des couleurs et des moments de vie. J’ai observé des enfants et âmes d’enfants attentifs, le soleil entre les feuilles, des démontages galère de tentes, des liaisons surprises. J’ai reçu sur mon corps une goutte de confiture à l’abricot, qui provenait d’une crêpe offerte à ma proprio et, en amont, d’un joli petit camion de street-food. J’ai admiré les organisateur.trice.s pleins d’énergie, elle les a admiré aussi, j’ai apprécié la diversité des esprits, les chiens qui jouaient et le ciel bleu du jour se transformer en nuit étoilée. J’ai senti la température du vent changer après des heures de poèmes déclamés, engagés ou plus légers, mais toujours frais.

J’ai été mis de côté pour cause d’intense concentration (et hésitation) lorsqu’il fallait utiliser des bouts de bois avec des chiffres et une corde, ou des espèces de pancartes, rouges d’un côté, jaunes de l’autre, afin de parvenir à des résultats et/ou départager deux artistes. Des panneaux, des ardoises ? Peu importe le terme. J’ai vu une tortue gonflable avec un prénom, des pieds poussiéreux et des caleçons abandonnés. J’ai rencontré des gens, des contrées, du Burkina aux bleds pommés, été témoin de siestes méritées… J’ai été fatigué, très fatigué… Mais j’ai été requinqué par tant de vies, d’avis, d’envies réunis dans un lieu aussi ouvert que vert et par tous ces vers.

 

Je suis un appareil photo. Mais je suis la vie, aussi. Car au delà de l’image, je ressens les choses. Ce que je « rends » dépend de ce que l’on m’offre. Et les moments que je capture restent libres dans les mémoires.

Merci aux présent.e.s. Merci aux absent.e.s curieu.x.ses. Merci aux futur.e.s.

Jacky

Canon 5D Mark II de Clotilde Penet

 

 

 

 

 

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