TIMALO

Timalo est une figure de la scène Slam guadeloupéenne que je savais très actif mais dont j’ignorais tout. Invité un peu partout : du salon littéraire aux conférences, sa reconnaissance ne fait aucun doute jusqu’à s’illustrer avec le prix Sacem Guadeloupe du meilleur auteur qu’il reçoit en 2010. Il était donc urgent de le connaitre davantage. Sauf que je ne savais pas que j’allais en apprendre plus sur l’Histoire de cette île et sa quête d’indépendance… qu’on lui souhaite. 

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2 décembre 2013 | DaMe GaBriElle

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SONY DSCComment es-tu arrivé sur la scène Slam ?

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J’étais en Guadeloupe à l’époque. C’était en 2006 et j’avais pas mal de choses sur le coeur. Je ne savais pas trop comment les sortir. J’étais rentré au pays pour essayer d’apporter ma contribution aussi modeste puisse-t-elle être et je n’y arrivais pas. Je vois à la télé deux personnes qui présentaient un truc qui s’appelait Slam’ Blag. Ils invitaient les gens à venir dire ce qu’ils souhaitaient. Je me suis dit que ça tombait bien ! Je vais à la première édition et je fais un texte. Le MC me dit ‘Ouah, ça c’était du Slam !’ et je me suis dit ‘ah bon ?! Ok ! ‘. C’est comme ça que je suis entré là dedans et que j’ai continué. Autrement, mon  contact avec le Slam, c’était véritablement le Spoken Word. J’étais déjà fan des Last Poets, Gil Scott Heron etc.. J’étais aussi bercé par leurs équivalents chez nous comme Gérard Loquel et d’autres.

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Tu as fait tes débuts sur la scène Slam’ Blag. Quels étaient sinon les débuts de la scène Slam en Guadeloupe ?

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C’est deux personnes : Josué Leguier et Laurence Makiaba. Josué faisait ses études à Porto-Rico et c’est là-bas qu’il a connu les scènes Slam. Il a trouvé ça Génial ! Il a vu des vraies critiques de la société. Il s’est dit qu’il fallait faire ça en Guadeloupe. ça permettrait aux gens de s’exprimer. Il travaille alors avec Laurence sur l’idée. Contrairement aux autres scènes Slam, ce ne sont pas des poètes ; ce sont des communiquants, des organisateurs de soirées qui ont trouvé l’événement intéressant. Une autre particularité de la scène Slam ici, c’est qu’on n’a pas de bars. Il n’y a pas vraiment de cafés. Il n’y pas de lieu ouvert, il fallait donc un lieu qui s’ouvre pour nous. ça a commencé en boite de nuit, un soir de semaine habituellement fermé.

« j’estime que mon rôle en tant qu’artiste est d’apporter ma contribution pour que ça se passe bien ; pour qu’au moment où on se décide d’agir, on ait les outils pour mieux comprendre le pays et vivre mieux avec les autres. »

Avant d’arriver sur une scène Slam, tu écrivais ou avais déjà une pratique artistique ?

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Au départ, mon rapport à l’écriture se fait par la nouvelle et en particulier la nouvelle de science fiction. Ensuite, je me suis rapproché de la nouvelle d’auto-fiction. Pendant toute cette période, j’écrivais en français. C’est avec le Slam que je me suis mis à l’écriture en créole. Peut-être parce que ça venait de plus loin, de mes émotions et de ma langue maternelle.

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2009.gwada2Tu indiques clairement ton attache, ton rapprochement à Sonny Rupaire et Léon Gontran Dumas qui sont des poètes, écrivains guadeloupéens et des personnes très impliquées dans la vie politique. Tu as écrit une histoire qui a comme contexte les événements de 2009. Tadémarche artistique s’inscrit dans une démarche politique plus large, je me trompe ?

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Je pense profondément qu’il existe un peuple, voire des peuples guadeloupéens, qu’on a une culture, une langue et une Histoire. A partir de là, c’est une démarche naturelle de tout peuple de se dire qu’on va se prendre en main. Forcément à un moment donné, il arrive ce besoin de se structurer pour proposer des choses à l’humanité. Pour moi, c’est une évidence. Et j’estime que mon rôle en tant qu’artiste est d’apporter ma contribution pour que ça se passe bien ; pour qu’au moment où on se décide d’agir, on ait les outils pour mieux comprendre le pays et vivre mieux avec les autres. Ma vision politique contraste avec celle d’autres nationalistes qui ont, pour des tas de bonnes raisons, une approche plus militarisée de l’indépendance. Ces personnes ont connu les luttes des années 60-70 et peuvent avoir une vision parfois totalitaire. Il y a un peu ce coté ‘dictature du prolétariat’ où pour être indépendant, il fallait être communiste. Ce n’est pas véritablement des valeurs que je partage. Je ne pense pas non plus que ce soit adapté à notre situation, sans quoi on serait déjà indépendant. A mon avis, c’est à nous de décider de construire ce que nous désirons, nous. Il faut se préparer à ça et pour cela il faut réfléchir à la meilleur manière de faire.

« Rares sont ceux qui déclament en français. En fait, l’appropriation de la langue par la classe populaire est plus forte en Guadeloupe. »

Cette vision est propre à toi ou est-ce partagé par la plus part des slameurs-ses de Guadeloupe ?

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En Guadeloupe, il y a beaucoup de gens engagés avec une vision politique qui font du Slam et ce sont les plus connus. Par exemple, I’Man est capable dans sa poésie d’évoquer la nature, l’écologie, le savoir-vivre avec son environnement et d’amener un autre regard sur ces sujets. Il y a aussi Silencieux qui est très engagé. Il fait parti des porte-paroles de son mouvement au sein du LKP. La slameuse Dory également, sur les questions féministes.

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slam.gwadaY a-t-il une spécificité guadeloupéenne et martiniquaise de la scène Slam ?

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Une des différences avec la scène Slam en Martinique est qu’il y a plus de créole. Rares sont ceux qui déclament en français. En fait, l’appropriation de la langue par la classe populaire est plus forte en Guadeloupe. En Martinique, le Slam est plus héritier du Slam français. Il a été rapidement organisé en scène ouverte et pas en spectacle. En Guadeloupe, le MC est un comédien alors qu’en Martinique, c’est un passeur de paroles. En Martinique, ils ont pris pour espace un ancien théâtre, un théâtre engagé pour la prise de parole populaire etc… Forcément, ce n’est pas les mêmes contraintes qu’avec une boite de nuit. Parce que là, on est davantage sur une scène ‘spectacle’ et on fait des prestations dans différents endroits. Il y a plus un phénomène de stars locales qui peut d’ailleurs intimider les nouveaux. Lors des tournois, c’est toujours le même carré final alors qu’en Martinique, il y aura toujours de nouvelles têtes.

« une différence avec la scène Slam française est que, lors qu’on aborde des sujets graves ou douloureux, ce n’est jamais dans la mélancolie. On n’est pas du tout héritier de Baudelaire ou Rimbaud. »

Tu écris en créole. Y a-t-il une esthétique propre à cette langue ?

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Les spécificités sont liées à la mécanique de la langue. Notre langue est très économe. Par exemple, il n’y a pas de forme passive. La poésie en créole est forcément sur le son : assonance, allitération etc.. Beaucoup de jeux de mots, aussi ou encore la métaphore filée. Sans ça, ce serait du discours et non de la poésie. Autrement, une différence avec la scène Slam française est que, lors qu’on aborde des sujets graves ou douloureux, ce n’est jamais dans la mélancolie. On n’est pas du tout héritier de Baudelaire ou Rimbaud. Nous, on sera davantage dans la résilience ou la dérision.

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En plus des performances sur les scènes Slam, tu as monté un spectacle et tu as sorti des albums et recueils. Ce sont différents moyens de diffuser tes textes. Qu’apportent chacun de ces supports ?

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C’est un tout, le spectacle Timalo show a accompagné le recueil Pawol a lom vo lom et l’album Pawol Funk Ké. Aujourd’hui, j’ai sorti un album et un recueil autour du même concept : Dé Moun. Au début, je pensais ne sortir que des albums et puis, une rencontre avec un autre poète, plus âgé, m’a fait réaliser l’importance de l’écrit. Il s’agit de mettre les textes sur un support qui est propice à l’étude car il y a peu d’oeuvres que les élèvent peuvent étudier en cours ou pour le BAC. Je n’ai pas fait de nouveau spectacle pour Dé Moun. En fait, avant les événements de 2009, j’étais sur l’écriture d’un nouveau spectacle avec des textes plus déjantés que dans le 1er. Et puis avec les évènements, je l’ai interrompu pour écrire Dé Moun.

« Souvent en Guadeloupe, il y a ce phénomène d’effervescence qui fait ensuite place à la déception. On n’a pas pu obtenir ce qu’on souhaitait et on refuse d’en parler. Aujourd’hui, des jeunes de 20 ans n’ont jamais entendu parlé des événements de 67″

démounTu évoques ton nouveau projet Dé Moun. Tu nous en parles.

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C’est un concept-album : recueil et album. C’est une histoire d’amour entre un homme et une femme pendant les événements de 2009. Ils vont être amenées à se poser des questions sur la situation avec toutes les conséquences que ça aura sur leur relation. L’histoire est racontée par le texte bien sûr et par la musique avec l’album. La femme est jouée par la violoniste Julie Aristide et l’homme par le saxophoniste Jérôme Cafafa. Dans cette histoire, il m’est apparu important de rappeler que tout le monde ne partageait pas le même avis. Ces différentes visions sont confrontées pour tenter de discerner ce qui est bon et moins bon ; et pour en tirer quelque chose. Souvent en Guadeloupe, il y a ce phénomène d’effervescence qui fait ensuite place à la déception. On n’a pas pu obtenir ce qu’on souhaitait et on refuse d’en parler. Aujourd’hui, des jeunes de 20 ans n’ont jamais entendu parlé des événements de 67 qui ont pourtant marqué la Guadeloupe. Il y a eu aussi ceux de 75 et 85. Et on se rend compte que ça se passe un peu de la même manière : on fait un gros truc et après on oublie. Moi, je ne voulais pas qu’on oublie. C’était important de transmettre ce qu’on peut en comprendre à des personnes qui ne l’ont pas forcément connu. Ils ne s’agit pas d’expliquer les détails mais ils sauront ce qu’on a ressenti, ils connaîtront les émotions qui nous ont traversés.

Tu es invité à des conférences, au salon du livre. L’accueil est plutôt bon. Comment se passe la rencontre avec les médias et les professionnels ?

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Pour se faire connaître, dans le Slam ou n’importe quel milieu, on le fait soi-même. On gère tout, tout seul. Je me suis occupé de l’édition et la vente des livres. J’ai fait mon site Internet, j’écris mes dossiers de presse moi-même. Moi, comme les autres en Guadeloupe. Mon cas n’est pas isolé, pas du tout. Je n’ai pas d’attaché de presse non plus et donc je me débrouille pour contacter les journalistes et les professionnels. Il se trouve que ça leur plaît, ils en parlent et me proposent de participer à des événements comme le salon du livre.

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livre_pawolun dernier mot.

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Quand tu écris en créole, tu peux paraître un peu dans ton quant-à-soi, un peu nombriliste. Mais chaque langue véhicule, du fait même de sa forme, une manière de pensée. On est plus riche quand on parle plusieurs de langues. Quand des langues disparaissent, c’est des manières de penser et des cultures qui disparaissent aussi. Pour moi, il s’agit de faire vivre la langue et de la faire grandir sans l’idée d’exclure pour autant.

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Pour le suivre :

http://www.timalo.com.

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DaMe GaBriElle pense que :

pour en savoir un peu plus sur les massacres de 1967, cet article http://www.une-autre-histoire.org/guadeloupe-le-massacre-de-mai-67/