Slam Session by 129H : confessions d’un appareil photo

Clo, notre intrépide reporter, donne la parole à Jacky, son appareil photo, témoin pas si muet que ça de ses aventures, qui l’accompagnait vendredi 20 mai à l’Happy Ending des scènes ouvertes du 129H, à l’espace Jemmapes de Paris.

 

23 mai 2016 | Clo

.

 

Je m’appelle Jacky. J’ai 5 ans. En âge humain, ça fait environ 42 ans. Je suis plutôt Canon, mais je m’en fou un peu… J’ai eu plusieurs vies. Ma maîtresse m’a trouvée sur le Bon Coin. J’adore me dire que je suis d’occasion, pour elle. Une occasion exceptionnelle, sûrement… J’ai un rapport particulier avec celle qui m’a donné mon nom : elle me permet de vivre des expériences très variées. De m’exprimer. Elle ne me connaît pas encore très bien. Je ne l’accompagne que depuis un an. Parfois, je la fais chier. Souvent, on ne se comprend pas.

.

Vendredi 20 mai, vers 20h, elle m’a emmené à la Scène du Canal/Jemmapes pour la dernière Slam Session du 129H. Une première. J’étais enfermé dans un sac. Je sentais que ça bougeait de partout. Plein d’énergies dans la salle, de personnes et personnalités différentes. Il faisait sombre et j’avais chaud, je voulais sortir de cette prison qui me réduit à un simple objet. Je voulais découvrir et rencontrer, ce/ceux qui m’entourent.

 

Quand j’ai enfin ouvert les yeux, j’ai compris pourquoi mon enfermement avait un peu trop duré : il y avait plusieurs « cousins » autour de moi. Je sais que ça la bloque un peu. Elle préfère que je sois seul pour capturer la vie. Je suis doté de tous les sens, moi aussi j’ai des émotions. Pourquoi ne comprend-elle pas que mon regard est unique, comme tous les regards et que, pardonnez-moi l’impolitesse, on s’en branle totalement que les images soient abondantes et se recoupent ? Bref.

 

Les lumières de la salle sont chaudes mais discrètes. Je n’ai pas de pied et lorsque je ne suis pas posé, tranquille, j’y vois un peu flou. Là, les mouvements sont denses, bougent, dansent, sautent pendant le show ! C’est compliqué mais tant pis. C’est. Point. Et mises au point.

 

Certaines personnes sur la scène me sont inconnues, je ne peux donc pas saisir cette émotion spéciale qui, d’après mon savoir, les caractérise, les personnalise et sublime leurs profondeurs. Ce n’est pas toujours simple de mettre en valeur les talents qui s’expriment. Ils ont et sont chaud, rapides, doux, énergiques. Ils dégagent bien plus qu’ils ne le pensent… C’est parfois si fort que je ne sais ni où me mettre ni comment. Vendredi soir, j’étais impressionné, je n’ai pas su bouger trop loin de ma chaise. Je n’ai pas eu envie de m’imposer, la « créati-vie-té » s’est imposée à moi, m’a scotché à ma place, pendant que je calculais mes ouvertures.

 

J’ai aussi des oreilles. J’entends ce qu’il se passe. Quand j’immortalise un instant, j’immortalise la vie. Elle inclut mouvements, expressions, ressentis… Musiques, mélodies, sons… D’ailleurs, comment capturer un son en image ? Sans le figer ? Un son qui voyage d’un cœur à une bouche, puis au public ? En permettant l’usage de l’imaginaire, en réveillant les souvenirs, voire la mémoire inconsciente de chacun. Oui, c’est assez subtile. J’éprouve moi-même des difficultés à me concentrer à me centrer dans ces moments plein d’existence(s) et de sensations. Mais quand je fous un instant musical et poétique dans la boîte, ne croyez pas qu’il se fige. Il continue à vivre.

Parfois, on est décalés avec ma maîtresse. Si elle écoute, elle ne regarde pas, si elle observe, elle se ferme, malgré elle, au sens des paroles qui défilent. Elle se sent frustrée. Penser à un résultat alors qu’on est dans l’instant présent, ça fait chier. L’équilibre entre présence et absence, recul et intégration est complexe. Je sais qu’elle veut m’oublier pour être pleinement là, mais elle ne me lâche pas pour autant. Car je lui permet aussi d’être là, autrement, d’avoir une écoute au delà de l’ouïe. De tous les sens, dans tous les sens.

 

A quel moment appuyer sur le bouton ? Au moment du feeling, lorsqu’on est prêts tous les deux. Des fois, elle appuie mais je ne le suis pas, elle croit que je bug, mais j’ai mon temps à moi, mes vitesses. Et s’il n’y avait pas de règle pour une fois ? On pressent qu’un moment fort ou une punchline va s’évader dans l’air, peut-être dans l’ère du temps. On essaye de la choper. Pareil pour les ambiances et atmosphères. Et tant pis si c’est raté !

 

Vendredi soir, il y a du beatbox, du rap, de la poésie, des instrus, du piano, du chant lyrique, des voix, plusieurs fois, sur plusieurs voies. Un peu d’amour, de liberté, de flemme, d’amitié, d’hommes et de femmes, de joie, de colère, d’échos, d’éclosions. De cœur, de sœurs et d’âmes. Aaaaah ! Les lumières changent, il y a des groupes, ensemble, seuls, qui se mélangent, qui partagent, qui interagissent avec le public, qui échangent, qui se bouleversent, s’apprennent et se surprennent.

 

J’immortalise en quelques clics ce « Happy Ending Show Case » qui claque. C’est flou, c’est plein, c’est rougeâtre-rosâtre, mais chaleureux. Au moins, ce n’est pas vide. Des mains en l’air, des bouches ouvertes, des mimiques, des gens, du son, des silences aussi, au milieu des actions. Des ombres, des lumières, du sombre, du clair… Un jeu de (c)arts, que des gagnants !

Puis quand commence la scène ouverte, je laisse ma maîtresse écouter. Je dois me reposer, hier j’étais dans une manif, demain je suis à un mariage. Je suis partout et nul part à la fois, entre deux mondes, entre elle et moi, entre vous et moi, avec le monde, dans le monde, dans mon monde. Mais je suis là.

 

J’ai beau avoir un objectif physique, plusieurs objectifs mentaux (et un peu d’humour), je reste subjectif. On dit souvent que les images valent mille mots ou qu’elles « parlent » d’elles-mêmes. On dit parfois (et j’en suis très flatté) que mes images sont «  pleines de poésie ».

Est-ce-que, moi aussi, je slam ?! Je m’exprime, en tout cas. Et c’est ma façon de crier. Avec poésie.

.

.

.Jacky

Canon 5D mark II de Clotilde Penet

.

.

.

Rouda, Neo Bled et Lyor du collectif 129H organisaient le 20 mai dernier la Slam Session by 129h et l’Happy Ending Show Case qui concluait leur saison. Étaient présents les membres du collectif Kidikwa (Marco Moustache, Singa, Mady, Yass, Mârouf et L’Azraël), la Team Paname (Collectif Human Beatbox), Trioskyzophony et Raphaël Camille Otchakowsky, Pilou Guetta-Nico Sam-Alexandre Attal de International FDP Mic Blaster, et DJ Dix-g Roswell.

.

Bravo à toutes et tous, et à l’année prochaine pour le retour des Slam Sessions du 129H,

Espace Jemmapes / Scènes du Canal

Théâtre – Centre Culturel

116 quai de Jeammapes, Paris 75010.

.

.

 

 

 

Print Friendly