SLAM ET CONTE : UN CADRE ET UN GENRE

J’ai bien l’impression qu’on ne le répétera jamais assez pour battre en brèche les gourances médiatiques : le slam n’est pas un style d’oralité artistique, une nouvelle forme poétique ou je ne sais quelle foutaise. C’est un cadre scénique.

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Cadre ou justement les multiples formes d’oralité qui d’ordinaire se rencontrent rarement peuvent cohabiter dans un même espace, celui de la scène slam.

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On trouvera donc sur ladite scène slam des paroles rimées ou non, théâtrales, chantées, voir épistolaires, ou simplement témoignées, et j’en passe. Car la scène slam est à mon sens autant une tribune d’expression libre qu’un laboratoire artistique où l’on verra se produire des comédiens, des chansonniers, des rappeurs (j’en passe encore) et, ce qui nous occupe ici : des conteurs.

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J’entends par « conte » la discipline artistique, non le genre littéraire.Mais qu’est ce que le conte ? C’est l’art de raconter des histoires, tout simplement, qu’elles soient issues de la tradition orale ou non.

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Paradoxalement, le conte, qui est peut-être la première forme d’ « art oral », avant même le théâtre, n’a été reconnu en tant que tel que récemment au regard de sa longévité, sous nos latitudes, tout au moins, suite à un renouveau intervenu au cours des années 60-70, dans les pays anglophones d’abord (dans la lignée du revival folk et des mouvements de contestation d’alors), puis dans les autres pays.

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Il faut préciser que c’est là une situation majoritairement occidentale ; dans d’autres parties du monde, le conte est toujours resté une pratique courante et vivace (« le plus vieux métier du monde, le vrai », rigolent certains, sans doute à raison).

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En France, au fil de l’industrialisation, la diffusion de nouveaux moyens de communication (radio, télévision) et de l’écrit comme autre vecteur essentiel des idées, le conteur dans son acception traditionnelle avait disparu dès les années 50.

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Au cours des années 70, Henri Gougaud, Bruno De La Salle, Manfeï Obin, Mohammed Belalfaoui, Annie Kiss et quelques autres entament, par la remise sur le devant de la scène (autrement que comme un objet d’étude) de ces histoires sans auteur communes à toute l’humanité, ce qu’on nommera le « renouveau » du conte en France.

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La seconde génération, dans les années 80-90 (Abbi Patrix, Yannick Jaulin) et jusqu’à nos jours va faire du conte un nouvel art du spectacle. Des institutions  se créent : le CLiO (Centre de Littérature Orale) à Vendôme ou La Maison du Conte à Chevilly-la-rue, entre autres. Même si la majorité des conteurs et conteuses s’appuient encore sur un répertoire traditionnel, au tournant des années 2000, la discipline s’est diversifiée : on raconte à présent des récits de vies issues de collectages auprès de diverses personnes, des histoires inventées de toutes pièces, voire même parfois des contes dont le texte est « calé », mis par écrit à l’avance.

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Il y a donc de multiples manières de raconter, plusieurs formes de « paroles contées » sans cesse réinventées. Et pourtant… le  conte est encore soumis à de nombreux préjugés, le plus tenace étant que lorsque l’on prononce le mot « conte », on s’entend souvent répondre : « conte…pour enfants ? ». C’est un peu comme quand on dit que l’on pratique le slam, on s’attend à la réplique malheureuse : « vous avez fait des disques ? »

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Ceci montre bien que, qu’il s’agisse d’un cadre comme le slam, ou d’une forme comme le conte, voici deux pratiques finalement assez mal connues des médias, des instances culturelles ou même du tout venant qui n’y a pas été confronté directement et n’en a la plupart du temps que des représentations erronées.

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L’art du conteur se prête particulièrement bien au cadre de la scène slam. Le conteur ne dispose généralement pas d’accessoire, de costume ou de décor. C’est à sa parole et à sa présence de faire exister l’histoire qu’il va nous raconter. Cette parole contée, souvent sans decorum ni artifice s’intègre à mon avis parfaitement à la scène slam et à ses règles (pas d’accessoire, de costume, ni d’accompagnement musical). On a parlé, à propos du conte, de mouvement culturel. Il l’est sans aucun doute. Il a maintenant ses lieux qui lui sont dédiés, ses enseignants, ses artistes professionnels ou amateurs.

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Pour certains, cela est aussi ou devrait être un mouvement social, au-delà d’un art du spectacle, un « art de la relation », comme le dit Henri Gougaud.

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En effet, conter peut supposer un artiste face à un public, mais d’une autre façon un conteur au centre d’un cercle restreint d’auditeurs. L’un des effets produits étant ici de  faire germer ou retrouver du lien par les histoires partagées, il convient d’une certaine intimité dans le cadre où cela se produit : le cercle plutôt que la salle.

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De même, la pratique du slam est pour certains d’entre nous un mouvement social en plus d’un mouvement culturel et artistique. La scène slam, c’est l’endroit où la parole est librement mise à disposition de qui veut la prendre.

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On y retrouve aussi quelque chose du « cercle » dont je parlais plus haut. Le slameur quitte le « cercle » du public dont il fait partie pour se produire sur scène, avant d’y revenir après sa prestation. Il se dissocie donc de la collectivité seulement le temps de sa représentation, puis retourne à la collectivité, un peu à mon avis comme le conteur dans sa fonction d’origine.

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Enfin, je dirai que le conteur est essentiel à la scène slam, en ce sens que raconter des histoires donne accès à des thèmes universels et intemporels par le prisme de la fiction, par une sublimation.

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Chez beaucoup de slameurs, lorsque l’on écrit pour la scène, le premier réflexe est de parler de soi, de son vécu. Le conteur à mon avis apporte autre chose, un imaginaire, certes mais surtout une ouverture au monde.

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Bon, tout cela est très parcellaire et sans doute truffé d’erreurs dues à des considérations personnelles, donc si vous voulez en savoir plus sur le conte, je vous conseille les ouvrages suivants, le mieux étant d’aller voir des conteurs en spectacle ou en scène slam pour vous faire votre propre idée.

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14 février 2015 | Grog

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Conter, un art ? Michel Hindenoch, La Loupiote 1997

Le murmure des contes  Henri Gougaud, Bruno De La Salle, Desclée de Brouwer, 2002

La sagesse de la conteuse, Muriel Bloch, l’œil neuf, 2008

Pourquoi faut-il raconter des histoires ?, collectif, Autrement, 2005

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