L’Ogresse soutient les artistes, soutenons l’Ogresse

Ouverte depuis 2000, l’Ogresse est devenue depuis un lieu incontournable de la scène alternative parisienne. Pépinière de talents, ce lieu est porté depuis son origine par le fantasque et néanmoins visionnaire Mutata.

Après avoir quitté la Kabylie dont il est originaire, pendant les années sombres de son histoire récente, il a construit pierre par pierre un édifice unique, mais encore fragile. Rencontre.

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– Mutata, tu es le visage de l’Ogresse, sa figure emblématique, et surtout son créateur. Veux-tu bien tout d’abord te présenter, et nous raconter ton parcours ?
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En Algérie, j’avais un théâtre en Kabylie. J’étais scénographe, j’ai bossé à l’Opéra d’Alger, à Sétif, Béjaïa, Bordj Bou Arreridj, et j’avais mon propre lieu. J’avais organisé le premier festival de spectacle de rue à Bejaya. Avec 1 000 personnes sur la grand place Guesdon, chaque après-midi. Ça, c’était en 1990. J’ai quitté l’Algérie dans les années 90, en 92-93. Je suis arrivé en France en 1995, à 34 ans. J’ai été accueilli par le Théâtre du Soleil et Ariane Mnouchkine. Après j’ai commencé à faire des petits boulots, j’ai étudié. J’ai ouvert un théâtre dans le squat du DAL de la rue du Dragon en 1995. Il faisait 400 places, au dernier étage. Et puis quand j’ai appris que la police allait nous mettre dehors, j’ai dû rendre le matériel que l’on m’avait prêté, notamment au Théâtre du Soleil et à d’autres compagnies. Le reste je l’ai donné aux compagnies que j’ai connu à cette époque-là. On m’a accueilli et après j’ai donné mon savoir. J’ai fait la cuisine, j’ai peint, j’ai soudé, j’ai construit des décors, je m’occupais de l’électricité… J’étais sur le plateau au montage. Tout mon savoir était au service des pièces qui se montaient.

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– Et l’Ogresse alors ?

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Je suis resté comme ça cinq ans à Paris. En Kabylie, mon théâtre fonctionnait avec des œufs. Ça veut dire que tu arrivais, tu déposais un œuf dans une assiette, et à la fin de la semaine je les troquais pour avoir ce dont j’avais besoin. Arrivé en France, les copains m’ont dit « c’est pas avec les œufs ici, c’est avec des Francs ! » Et du coup, j’ai fait des petits boulots, j’étais bénévole au Théâtre du Soleil, j’ai commencé à connaître du monde. Après je me suis rapproché de la Sorbonne, et son Institut d’Études Théâtrales. J’ai fait une licence et une maîtrise pour connaître la gestion et la législation de l’entreprenariat du spectacle, pour être directeur. En 1999, j’ai entendu parlé de ce lieu. Deux amies l’ont trouvé sur internet. Je suis arrivé, j’ai regardé, j’ai pris les plans, et j’ai été à la préfecture leur proposer de m’aider à créer un ERP, un établissement recevant du public. L’architecte du préfet m’a donné son feu vert, et on a créé une association. À l’époque je n’avais pas de papiers, donc c’est les copains qui m’avaient accueilli en France qui ont signé, etc. J’ai dû fonctionner comme un sans-papiers pendant quatre ans, jusqu’en 2004-2005, pour avoir une carte de séjour. J’ai donc créé l’Ogresse en 2000, un restaurant associatif. J’ai commencé à y jouer, et puis j’ai ouvert les portes aux autres artistes.

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– Un lieu comme l’Ogresse, finalement ça sert à quoi dans une ville comme Paris qui compte une myriade de lieux culturels ? Quelle est votre spécificité ?

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C’est une ouverture, un moyen, la mise à disposition d’une expression artistique. Il y a des gens qui croient que j’ai acheté le 4, rue des Prairies, que j’ai les cinq étages de cet immeuble. On s’en fout ! Mais ceux qui ont compris que je ne suis même pas payé à l’Ogresse, ils comprennent bien ma démarche. Et que je ne sois payé qu’en jouant, au même titre que tous les autres artistes, ça me plaît.

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– L’idée de la culture mise en œuvre à l’Ogresse, c’est quoi ?

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C’est un militantisme à 100 %. Si tu ouvres et que tu te comportes comme une scène nationale ou un centre dramatique, une maison de quartier, un centre culturel, et que tu n’as pas de subventions, c’est que tu es prêt à travailler comme une charrue, à tracer ton sillon comme dans l’agriculture. On ne touche pas de subventions. Notre subvention c’est les humains. Là aujourd’hui il y a une soirée de soutien, donc les gens viennent manger, boire, Il y a des artistes qui viennent jouer. C’est convivial, familial.

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– Pourquoi n’avez-vous pas de subventions ?

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Je crois qu’à l’heure actuelle, je n’ai pas envie d’être soutenu par les institutions. Ça me fatigue. À la place, je choisis l’autonomie de gestion. J’avais 1 500 euros d’aide de la Dac par an, qui représentaient 6 euros de subvention par soir. Or, l’Ogresse coûte 560 euros par soir. Cette somme, c’est avec des recettes propres qu’on la trouve, grâce aux ventes de l’association. Ce n’est pas une astuce, c’est une réalité : je suis tantôt directeur de compagnie, tantôt directeur artistique d’un théâtre, mais je suis aussi le chef cuisto, le coursier, le gars qui va choisir le poulet et le vin rouge, et j’en passe.

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– Peux-tu s’il te plaît nous parler des groupes et des compagnies que votre lieu a soutenu, et de la nature de la relation que vous entretenez depuis ?
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Il y a plusieurs choix possibles dans les relations qu’on propose. Il y a des gens qui n’ont envie de s’exprimer qu’une seule fois. Et moi je leur parle. Je leur parle de la politique du lieu. « Toi tu viens jouer, d’accord. Tu as kiffé, ça te plaît, tu as invité ta famille et tes amis. Mais est-ce que tu veux en faire un mode professionnel d’expression artistique ? Dans ce cas, je te permets de faire une résidence. Et la résidence c’est qui qui la paye ? C’est pas l’État, ni la mairie, c’est moi. Et je le fais avec mon travail. Je vais acheter de la limonade, du vin, et du poulet, du riz… Avec la licence de l’Ogresse, je fais le restaurant associatif. Les gens viennent manger, et l’argent récolté de la nourriture et des boissons sert à financer la résidence d’un artiste. Du coup je te propose de venir jouer à l’Ogresse quand j’ai les moyens. Je t’accueille pour des répétitions, et après ça te permet de travailler. Si tu es dans la chanson, chaque mois tu arrives avec une nouveauté disons. Sur la saison artistique de septembre à juillet, je t’accueille, je te donne la possibilité de progresser. Il y a une liaison purement artistique qui se créée, et après, s’il y a une amitié pure, artistique et au-delà, why not ? C’est la classe !

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– Tu as des exemples de groupe qui ont participé à l’histoire de ce lieu ?

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Ils ont été pleins, et certains sont connus du grand public maintenant. La Rue Kétanou, Bertrand Belin, Alexis HK, Loïc Lantoine, Mon côté punk,les Fouteurs de Joie, Armelle Dumoulin, Tom Poisson, Laurent Madiot, Helène Viaux, Étienne Luneau, Ivan Krivokapic, qui avait à l’époque les Ongles noirs, Benoît Dantec avec les Princes Chameaux, qu’on connait aujourd’hui en tant que Johnny Montreuil… J’ai accueilli plus de 200 000 personnes comme public depuis 2000. À l’apogée des spectacles et des artistes à l’Ogresse, à partir de 2008, c’était 400 spectacles par an ! Il y a aussi des compagnies de théâtre et de marionnettes, comme celle du Tro Héol, qui a percé aujourd’hui et qui a joué ici. Elles viennent de toute la France ! (NDLR : L’Ogresse a aussi accueilli certaines des premières scènes slam parisiennes, avec le 129H)

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– Où en êtes-vous aujourd’hui ? À quelle problématique s’attaque vo

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tre démarche de crowfunding ?

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J’ai été malade. Pendant deux ans, j’ai été absent de la scène Ogressienne, et ça a eu des conséquences lourdes sur les finances du lieu. Je suis revenu travailler en mai dernier. L’équipe a assuré, les bénévoles ont assuré la continuité, je faisais la programmation et la comptabilité depuis l’hôpital. Aujourd’hui, grâce à Manon, Audrey, Séba, Stéphane Zapa, Daphné… qui sont là ce soir pour m’aider et aider l’Ogresse à survivre, on redémarre le moteur, parce qu’il a grippé. Manon et Audrey ont l’idée de faire un crowdfunding, pour essayer de refabriquer le projet initial de l’Ogresse, qui est le théâtre de marionnettes. Au rez-de-chaussée il y aurait ce théâtre, qui me permettrait de vivre, parce que si je joue à l’Ogresse, je suis payé. Si je ne joue pas, je ne suis pas payé. Depuis mai dernier, je n’ai que ma pension d’invalidité, puisque je suis reconnu désormais comme travailleur handicapé. Mais ce n’est pas suffisant, je dois jouer et gagner ma vie au même titre que tous les artistes qui viennent à l’Ogresse. Si je fais une billetterie, je gagne la moitié, si je fais le chapeau c’est pour moi. Au même titre que tous les artistes. Aucune différence. Il n’y a pas de patron à l’Ogresse, il y a un gestionnaire.

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– Alors, à quoi ressemblera l’Ogresse dans 10 Ans, selon toi ?

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On pourra dire que c’est un lieu atypique. Aujourd’hui, on le dit mais timidement. Il l’est déjà. Mais c’est un jeune pubère. C’est un lieu encore jeune, mais il est déjà atypique. Il a une force, mais je pense que dans 10 ans, il sera le Lapin Agile de Montmartre. The cabaret parisien, avec une grande valeur. C’est là qu’on reconnaîtra l’énergie et ce que j’ai donné à ce lieu. Je veux donner. C’est important l’expression artistique. C’est le baromètre, le thermomètre de la santé d’un pays. Et un pays c’est aussi très fragile…

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Cris & Poésie 100% aux côtés de l’Ogresse, ce lieu qui est un poème à lui tout seul !

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Slameuses, slameurs, chanteuses, chanteurs, nous lui devons beaucoup à cette Ogresse. Il est temps de lui rendre un peu de tout ce qu’elle nous a donné… Et vite !

 

 

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