ANTOINE FAURE – TÔ D’UPPERCUT

Entre ateliers d’écriture, Qi Gong et danse tantrique, Antoine Faure aka Tô d’Uppercut nous délivre son parcours et ses réflexions dans un lieu où Houellebecq lui-même avait bien vu le champ des possibles et du n’importe quoi. L’occasion de se pencher un peu plus sur lui et Uppercut, compagnie réunissant également Damien Noury et Sandra Bechtel particulièrement appréciée pour avoir mis en valeur la dimension théâtrale de la scène Slam mais pas que.


10 août 2012 | DaMe GaBriElle

 

Profil tô Nb

 

Quel a été ton parcours avant d’arriver sur la scène Slam ?

 

J’ai commencé à 13 ans le théâtre au collège, au lycée et  la batterie au conservatoire. J’ai fait une école de théâtre après le bac. C’est là que j’ai commencé à écrire de la poésie, vers l’âge de 20 ans. Puis j’ai fait de la marionnette et aussi assistant à la mise en scène. Ensuite, j’ai bossé pour la TV. Parallèlement à tout ça, on crée Uppercut en 1998 et  notre premier spectacle, un spectacle de contes avec un musicien burkinabais en 2000.

 

Comment t’es-tu retrouvé sur la scène Slam ?

 

C’est justement avec ce spectacle là qu’on a joué au festival Onze Bouge à Paris 11e lequel organisait aussi une scène Slam. C’était en 2002, au Balajo une scène Slam de Slam Productions. Avec toute la clique de l’époque qui n’était pas encore des frères ennemis.

« Le Slam étant avant tout un lieu collectif, l’endroit du poète. Trouver un style, une appellation était la solution pour sortir du conflit des termes. Ce qui se rapprochait le plus de ce que je faisais, c’était ‘Pulse Poésie’. »


Malgré l’ambiance fratricide, qu’est-ce qui t’a plu sur la scène Slam ?

 

Ce qui m’a plu c’est d’être à cet endroit où je pouvais dire mes textes. J’avais déjà 10 ans d’écriture derrière moi et là j’étais devant un public. J’ai aimé être dans ce rapport à lui dans le bruit, où il faut capter les oreilles. Il faut la force du propos et l’énergie qui font que les gens écoutent. Et puis, j’ai reçu un très bon accueil. Après c’est vrai que de suite j’avais senti sur cette scène Slam que les gens qui organisaient, je les aimais pas trop.  J’avais trouvé que c’était un peu pourri là dedans. Un peu pas cool.


Entre conflits d’ego et d’intérêt, le problème a beaucoup porté sur l’utilisation du mot Slam. D’ailleurs, très vite vous vous êtes définis comme faisant de la Pulse Poésie.

 

L’histoire c’est qu’à cette époque, le Slam français ou plutôt parisien traversait une sorte de crise. C’est le schisme du Slam français [rires]. Divers conflits émergeaient entre Pilote le Hot [ndlr : activiste qui a monté la FFDSP et Slam prod] et d’autres acteurs du mouvement. C’était notamment la période où Pilote avait fait un procès à Tsunami mc [activiste qui a monté Planète Slam]. Moi-même, plus je collaborais avec Pilote, plus je m’embrouillais avec lui. Ça devenait compliqué de faire du ‘Slam’, de se présenter comme ‘Slameur’ ; d’autant que j’écrivais de la poésie depuis longtemps et me définissais davantage comme poète. Et puis suite au Grand Slam National de Nantes en 2004 [ndlr : organisé par FFDSP et dont Tô est ressorti vainqueur], je suis parti en tournée avec des poètes allemands et américains. Ces derniers m’ont expliqué, qu’eux, font ce qu’ils appellent du Beat Spoken Word. Et là, je me suis dit qu’effectivement ce que je faisais était lié au rythme et que je devais aussi trouvé une appellation qui se distingue du Slam. Le Slam étant avant tout un lieu collectif, l’endroit du poète. Trouver un style, une appellation était la solution pour sortir du conflit des termes. Ce qui se rapprochait le plus de ce que je faisais, c’était ‘Pulse Poésie’. Finalement, je me sers de l’ennemi : plutôt que de s’accrocher, de faire des procès, mieux vaut entendre le message et assumer son parcours personnel.


C’est également particulier à ton parcours d’explorer d’autres terrains artistiques. Tu as fait du théâtre et tu travailles aujourd’hui sur différentes formes comme le clown, le chant, le chant harmonique et le beatbox qui portent sur le non-verbal à l’inverse de la poésie. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

 

Un parcours d’artiste, c’est un parcours de vie. Ce n’est pas ‘j’ai un savoir faire et je roule dessus’. C’est une remise en question permanente. Les différents outils comme le clown ou le chant harmonique sont surtout des outils de déconstruction : moins tu fais, plus tu es là et plus tu es entendu. On travaille sur la présence. Pour les instruments harmoniques comme le chant ou le didgeridoo, ces vibrations là me plaisent beaucoup et j’ai envie de les travailler, justement pour pouvoir les réutiliser dans ma poésie. Tout ça sert à tirer les gens vers des monts poétiques qu’ils n’auraient jamais soupçonnés. C’est le travail de l’artiste de venir chercher des accès chez le public.

« Il y avait aussi une noirceur dans ce spectacle [Sur le ring] due au contexte social très dur en 2008 face auquel on nous disait ‘faut être heureux, faut donner du bonheur aux gens’. Et on a voulu faire le contraire,  envoyer tout le dark qu’on ne veut pas voir. »


Dans ton parcours, il y a aussi des rencontres notamment avec Damien Noury etPhoto Uppercut - Crédit E.Hue Sandra Bechtel. Uppercut c’est deux garçons et une fille. Comment cela s’est-il passé ?  Y a-t-il une volonté de mixité ?

 

Nous avons créé la compagnie tous les trois. A l’époque nous pensions que nous allions faire du théâtre. A partir de notre aventure dans le Slam, avec Damien, on a poussé Sandra, qui se pensait encore comédienne, à écrire alors qu’elle ne voulait pas et qu’elle avait des cahiers remplis depuis des années. Elle ne se sentait pas ‘le droit de…’. On l’a tanné pendant des années jusqu’à la convaincre. Je savais qu’elle pouvait. Je savais que si ça sortait chez elle, ça pouvait dépoter. Et justement, je trouvais la parole féminine dans le Slam trop rare. Une parole intelligente, construite avec une esthétique manquait à l’époque. Avec Sandra, on allait avoir ‘quelqu’un’ qui d’abord est ‘quelqu’un’ et qui en plus est une femme qui ne vient pas se positionner uniquement en tant que telle. Et on a tout de suite vu les femmes réagir, on a vu comment ça multipliait nos possibilités de toucher les gens.


Pendant que chacun œuvrait sur la scène Slam, vous avez fait évoluer vos créations du théâtre à la Pulse Poésie. Comment est né le spectacle AC en nos âmes et consciences ?

 

D’abord Damien a fait une mise en scène de mes textes avec de la musique électronique que je devais jouer comme comédien dans un parcours d’interprète. Et en fait, c’est là que je me suis rendu compte que comédien ne me convenait plus car j’essayais d’être quelqu’un d’autre que moi. Alors qu’inversement quand je disais ma poésie de manière simple, j’étais dans mon truc. L’aspect théâtral de la chose avec le 4e mur, la mise en scène, les lumières etc… fait que je me perds. Du coup, j’ai arrêté cette création que Damien a poursuivi avec un vrai interprète ce coup ci et j’ai fait le pari de devenir poète. Après ma victoire au GSN, ma tournée en Allemagne et parce que j’étais complètement fauché, j’ai monté un spectacle solo avec tous les principes de Pulse Poésie, cette langue très rythmique, plus du beatbox et un peu de chant. Ensuite, avec Damien on a crée AC en nos âmes et consciences. Sur les mêmes principes mais avec ses textes en plus et les choralités


Après AC en nos âmes et consciences, vous avez fait un autre spectacle Sur leCARTflyer-finalRECTO Ring avec Sandra Bechtel qui vous a rejoint. La production était plus conséquente. Vous avez intégré de la musique, en impro notamment.

 

D’une certaine manière, c’est la suite d’AC en nos âmes et consciences. L’idée c’était de réunir nos trois écritures et aussi de prendre en considération les critiques qui nous avaient été faites sur l’absence totale de mise en scène. Comme chacun avait un parcours musical, on a voulu l’inclure dans notre création mais ça a été une prise de risque qui nous a été reprochée car on improvisait et les professionnels plutôt que de voir cette prise de risque justement, ils ont vu notre fragilité. Le regard des musiciens aussi étaient très critique, nous considérant comme non légitimes sur leur terrain. Aujourd’hui, lorsqu’on le joue on reste a cappella. Il y avait aussi une noirceur dans ce spectacle due au contexte social très dur en 2008 face auquel on nous disait ‘faut être heureux, faut donner du bonheur aux gens’. Et on a voulu faire le contraire, envoyer tout le dark qu’on ne veut pas voir. C’était là aussi une autre prise de risque. Au final, on n’était pas léger avec cette création qui avait obtenu des subventions et des résidences ce qui mettait une pression supplémentaire.

 

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Dernièrement, vous avez fait Dans les cordes cette fois accompagnés d’un trio de Jazz.

 

C’est suite à une rencontre avec Philippe Laccarrière, un contre-bassiste à un festival de poésie dans les Yvelines. Il improvisait avec nous et là j’ai eu la sensation d’être dans une Rolls-Royce avec un musicien qui était au service des mots, ce qui est assez rare ! Par la suite, il nous a invités à son festival Au Sud du Nord. Le plaisir mutuel a fait qu’on a commencé à travailler ensemble et ensuite on a rencontré le reste de son trio Lacca’s Dream ‘n’ Bass. L’ambiance de travail était très différente comparativement à Sur le Ring. Pour ce spectacle, tout était décisionnel, en montage de production, de spectacle vivant avec tout le cursus institutionnel. Pour Dans les cordes, ça s’est fait de manière plus naturelle, à la rencontre. Avec en plus tout le savoir faire de Damien pour trouver les financements et les lieux de résidences.

 

« J’ai aussi quelqu’un qui m’a dit que ce que je faisais était trop bien et que le public n’était pas prêt. Bien sûr que j’ai une langue complexe mais j’ai l’expérience. C’est une idée qu’ont les gens, les intellos comme quoi le public est bête. Moi, j’ai les outils pour emmener le public à la poésie. »

Votre travail est surtout scénique mais vous avez aussi fait des recueils et un album numérique. On est sur des supports artistiques très différents : avec l’album il n’y a plus d’approche scénique et avec le recueil, il n’y a ni scène, ni oralité.

 

Très vite, les gens sont venus nous demander les textes à la sortie des spectacles avec une vraie faim pour pouvoir s’y replonger.  J’avais déjà fait une auto-édition avec mes poèmes. Ensuite, on a fait une auto-édition pour AC  en nos âmes et consciences. Et après, on a rencontré les gens de Gros Texte qui ont édité Sur le Ring et Dans les cordes. C’est vrai aussi qu’étant issu du théâtre, il y a quelque chose du support papier qui nous correspond. C’est alors un support papier issu du spectacle qui devient une pièce. Pour l’album qui a eu un impact médiocre [rires], soyons clairs ! C’est malgré tout une très bonne expérience. J’ai énormément appris et pris un plaisir immense à être en studio. Je me suis senti à ma place à cet endroit là aussi.


Ces différentes expériences vous ont permis de rencontrer les professionnels. Peux-tu nous en dire plus sur l’accueil que vous avez eu ?

 

Au moment d’AC  en nos âmes et consciences, Grand Corps Malade sortait dans les bacs et là tout le monde parlait du Slam et voulait son slameur dans les festivals.  On avait faim, on avait plein de choses à dire ! Tout ça nous a permis de tourner dans beaucoup de lieux différents avec environ 160 représentations. Après c’est vrai que parmi les professionnels, certains ont vraiment été touchés par ce qu’on faisait et nous ont fait confiance ; et d’autres nous ont agités comme le truc à la mode. Aujourd’hui, la prise de risque se ressert. Il y a de moins en moins d’argent et les programmateurs savent que pour convaincre les gens de venir voir quelque chose qu’ils ne connaissent pas, ça demande un effort. On assiste à une double économie : d’un coté, il y a des artistes comme nous qui pour une prestation doivent aussi faire des ateliers et se retrouvent avec 10 personnes dans le public et de l’autre coté, il y a la vedette avec kaliko sur la route mais lui il ne fait pas d’atelier ; et il a un budget de 5000€ quand nous et les musiciens, on pleure pour avoir 3000€. Récemment, j’ai aussi quelqu’un qui m’a dit que ce que je faisais était trop bien et que le public n’était pas prêt. Bien sûr que j’ai une langue complexe mais j’ai l’expérience. C’est une idée qu’ont les gens, les intellos comme quoi le public est bête. Moi, j’ai les outils pour emmener le public à la poésie.


Les médias ont aussi un rôle dans tout ça. Quel sont vos rapports avec eux ?

 

A part les petits médias, la visibilité est réduite. Quand c’était la grande mode du Slam, on a rencontré des journalistes notamment un mec du Monde. Sauf qu’on a fait 1h30 d’interview pour avoir une phrase dans l’article. Bon !? Il était passionné par ce qu’on disait mais il était spécialisé musique, surement que ça explique tout ça. On a eu également une interview dans Libération après avoir gagné le GSN. La journaliste n’a pas été capable d’écrire mon nom correctement, Tô avec un ‘H’ !? Sinon, elle me demande pourquoi j’ai écrit ‘j’ai baigné dans l’abime et j’en peux plus’. Je lui réponds ‘comme tout le monde’ et là elle raye la question ! Elle cherchait du spectaculaire, du ‘mon papa a été méchant’. Maintenant j’ai compris et je peux mieux me servir de tout ça. Il y a aussi Arteweb et sinon Radio Libertaire où là tu as un vrai espace pour parler parce que sinon c’est ‘Alors, Grand Corps Malade ?’.  C’est toujours les mêmes questions et dans le même ordre, que ce soit en France, au Maroc ou au Canada.


Aujourd’hui, vous travaillez chacun sur un projet individuel. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

 

Orphée Sans Frein_Wip1 copieJe prépare un nouveau spectacle qui s’appelle Orphée sans Frein avec beatbox, percussion corporelle, loopeuse, guitare, chanson, poésie et je vais me servir du clown mais sans mon nez pour désacraliser ça et donner des temps de détente au cerveau. Je tends vers toutes les pratiques que j’ai développées ces dernières années.

Damien, il a déjà créé son spectacle avec des musiciens qui s’appelle Skyzofren. Quelque chose de léger [rires].  J’ai pu écouter et c’est très bien, ambiance Trip Hop. Il commence à chanter, c’est très beau mais c’est un ovni, clairement ! – www.skyzofren.com

Sandra, elle est dans un parcours d’écrivain de chansons. Elle a déjà fait une énorme percée mais forcément c’est très dur comme métier car il y en a plein qui en veulent comme elle.

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