DGIZ

Après l’entretien croisé de Yo et de Madatao qui présentait les racines du phénomène, le slam revient dans Cassandre/Horschamps au sein de la nouvelle rubrique De l’Asphalte et des Plumes. Ce trimestre, rencontre avec un artiste explosif que les hasards de la vie d’une revue ne nous avaient pas encore permis de croiser…

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A la Java, ce soir, c’est la Nouvelle Revue Vivante : un cabaret déjanté, énervé, qui se pose à chaque édition une question toujours plus folle… Cette nuit, les artistes et le public divagueront ensemble sur le thème de la rupturation… Nous sommes encore à l’heure des balances : on se demande encore s’il faut dire rupter, ou rupturer… Sur scène, une chanteuse règle le son de sa voix, répétant sans fin « fais moi des bisous, des bisous, des bisous… »

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Avec sa gueule de clochard céleste, de pèlerin du verbe, sa contre-basse comme bâton, je retrouve Karim Ghizhellaoui, alias Dgiz, slameur inclassable, maître de l’improvisation, et mec en or, tout simplement…

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mars 2013 | Eddy Maaroufi | Cassandre – Hors Champ

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dgiz.fantazioTon chemin jusqu’ici ?

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J’ai dix ans de parcours. J’ai commencé à toucher mes premiers cachets en 2004, premiers concerts en 2012, en tant que rappeur. Sur mon premier album, j’avais des musiciens jazz, ce qui faisait de moi un rappeur un peu original, ouvert. Ça m’a permis de découvrir d’autres artistes au début des années 2000, comme Fantasio, 129H. J’ai découvert le slam à Gennevilliers, mais ça ne m’avait pas marqué. Par contre, en 2002, je suis allé à une scène animée par 129H, et là j’ai kiffé ! J’étais fort de mon album qui venait de sortir avec une vraie promo, les Transmusicales en découverte, et là je me disais « c’est quoi ça ? C’est énorme !  Ces gens s’appellent, viennent, font ce qu’ils veulent pendant cinq minutes, il y a de tout, c’est peace, y a une bonne vibe, on boit un coup après… » J’ai donné un concert de rap à Limay, c’est Sidney, de H.I.P H.O.P. qui animait la scène, et à la fin il me dit « c’est super Dgiz, mais c’est pas du rap ce que tu fais, c’est du slam ! » Les rappeurs à l’époque, on s’est incrusté sur la scène de slam parce qu’il n’y avait que cet espace pour avoir un micro… Le rap a été boycotté, tu pouvais même pas animer un atelier avec des gamins, même en difficulté. Dès qu’il y avait le mot rap, t’avais pas un euro pour acheter des stylos ! Donc l’émergence du slam, ça tombait bien pour le rap. D’ailleurs j’ai croisé beaucoup de rappeurs dans les soirées slam.

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On en revient à cette question de contexte, de conditionnement à l’écoute, qui rend possible la réelle transmission du texte…

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Complètement. La définition la moins compliquée du slam, à la française, serait liberté, gratuité, égalité, puisqu’on prend le même temps chacun quand on s’exprime, et puis fraternité, parce qu’on boit un coup, en toute convivialité. Aux États-Unis, c’est plus axé sur les tournois, c’est encore autre chose. Chez nous c’est sans pression : les rappeurs viennent tester leurs textes, ceux qui sont en thérapie viennent se soigner un peu, trouver une communauté… C’est aussi un enjeu social : se questionner, ensemble. Cette communauté du slam, elle est magnifique parce qu’il y a des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes, tout le monde ! Et artistiquement, c’est pareil : on ne regarde pas la qualité spécialement. Tant mieux s’il y a de la qualité, mais on soutient ce qui bégayent, qui sont timides, qui tremblotent de la feuille… En tout cas c’est ce qui m’a marqué, et j’ai été honoré plus tard qu’on dise de moi « t’es un pilier du slam, t’es un des papas, t’étais là au début… » ça ne me dérangeait pas d’avoir cette étiquette sur des flyers ou des affiches. Dgiz, slameur : oui, pourquoi pas ! Je participe aux scènes, j’en anime, je pense que ouais, je suis impliqué dans le mouvement. A l’arrivée de la deuxième génération, époque Grand Corps Malade, j’ai un petit peu divorcé d’avec tout ça, parce que c’était réducteur et que c’était un peu la poubelle de tout et n’importe quoi. J’avais envie de sincérité, de bonne vibe sans pression. J’étais un peu déçu par le business qui s’était emparé du mouvement. On s’est un peu fait piqué l’affaire par la société Abd Al Malik et la société Grand Corps Malade. Mais Grand Malade est un slameur que je reconnais, que je connais personnellement, et c’est un pur mec, je ne vois pas où est le problème. Sa production, son staff, c’est autre chose. C’est un mec, c’est important de le signaler, qui nous a fait manger, nous les slameurs. Il a amené le slam dans toutes les institutions, à l’école, tous les bahuts ont demandé des animateurs de slam… C’est infini cette histoire. Grand Corps aura toujours des choses pour lui et contre lui.

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Quant à Abd Al Malik ?…

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Le projet d’Abd Al Malik, musicalement c’est déjà beaucoup mieux. Après, ce qu’il dit lui, et la personnalité du mec, je suis désolé de dire ça, mais… Je suis un vrai, je dois dire les choses, c’est une déformation professionnelle, et une question de déontologie. J’apprends, sans cesse, et je suis ouvert, mais pour moi, c’est un produit ! Un noir avec un nom d’arabe qui va parler de ce qui fait peur aux français et qui fait voter Marine, l’Islam. Et c’est le seul. Il va avoir un discours modéré hyper intelligent, mais c’est pas un slameur…

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Je n’ai pas rencontré un seul slameur qui l’ait jamais croisé en soirée… On l’a vu arriver du rap en disant exactement la même chose que lorsqu’il était rappeur, en disant « avant j’étais un monstre, maintenant je suis quelqu’un de bien… » Il est considéré comme une sorte de leader d’opinion…

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Le système s’est emparé du truc et en a fait sa sauce. Ce qui est dommage, c’est que ça nous a un peu divisé, ça nous a rendu aigri. J’en appelle aux pontes du slam, à garder la solidarité. Tant qu’il y a une tribune populaire, c’est important de défendre ça. Grand Corps, c’est quelqu’un qui a gagné les trois premiers concours au Trabendo, qui était la plus grande scène de slam régulière à Paris, et il ne les a pas gagné en soudoyant le jury ! C’est qu’il a quelque chose, donc il ne faut pas non plus lui chier dessus… Après, il fait un truc qui marche, il refait la même chose. Je sais qu’actuellement il est impliqué auprès de la mairie de Saint-Denis, c’est quelqu’un qui est sur le terrain, et ça ne me surprend pas. C’est quelqu’un de bien. Par contre, l’autre, Abd Al Malik Malade, on l’a jamais vu sur une scène slam. Je l’ai vu une fois : j’animais une scène à Bruxelles en 2005, Avec D’ de Kabal, Bams… Il était là, on lui a proposé de passer sur scène lire une petite page de son livre, il a pas voulu. Il disait « ah, c’est ça le slam, c’est quoi ? » Bah viens, tu t’exprimes, t’es là pour ton bouquin… Donc voilà, un an après je le vois sur de grandes affiches à 100 000 euros la campagne mensuelle RATP, je me dis c’est qui ce type, avec le slam en grand… Faut pas abuser quand même ! Enfin, je pense que ce dossier là est clôt. En tout cas, dans cette « deuxième génération », je me sentais moins slameur, par rapport à tout ce qui s’était passé.

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photo Hask K

photo Hashka

Comment définirais tu tes engagements, qu’ils soient politiques, culturels, esthétiques ?

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Ils sont humains, ils font appel à la magie. Restons dans la magie blanche, celle de l’échange et du partage. Je prends, je donne : je trouve l’équilibre, avec tout ce qui se passe, mon interprétation, ce que j’écoute de moi, des autres… si tu participes à une scène slam, tu écoutes les autres et tu passes, c’est déjà classe. Si tu viens pour te la péter, critiquer, te foutre de la gueule du monde, y aura de la matière, parce que effectivement, c’est pas un tremplin au Trianon à 30 euros l’entrée ! Mais y a toujours un moment magique. C’est pour ça que je parle de magie. Y a toujours quelque chose de lourd, un texte qui va t’interpeller, ou une personne que tu vas découvrir. Avec le temps, j’ai obtenu une petite notoriété, un nom. Alors j’amène, je soutiens. Mon engagement il est là. Après, j’anime des ateliers d’écriture, et dans ma pédagogie, je transmets ça aussi. C’est très important. C’est une forme artistique française que je défends, avec des rencontres, avec une matière universelle, où on peut tout se dire dans la règle de l’art, avec du fond, de la forme… On parle une super langue qu’on peut faire sonner. Je la défends, elle est belle, c’est ma langue ! Je suis né là, je suis français, je parle français, je slam français, je rap français, et aucun connard n’arrivera à me dégoûter de ça ! Je porte ça. Il est aussi là mon engagement.

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Tu es héritier de l’immigration, amoureux de la langue française. Dis m’en plus sur cette relation…

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Notre langue est en mouvement : l’Histoire s’écrit, chaque jour qui passe. Elle évolue. Parfois des mots meurent, d’autres apparaissent. La langue est en action, au fil des transmissions. C’est important de se dire les choses, de se parler. Le mot devient sacré, devient projectile dans les moments slam. Le geste va accompagner l’intention, l’intelligence, le fond, la forme… Il se passe quelque chose. Aujourd’hui, je pense, j’espère, qu’on traverse une période où on a besoin de ça, de sentir, de toucher, de sentir son haleine, même s’il pue de la gueule, d’avoir un postillon, un mot qui trébuche… ça fait parti de la vie ! On est entouré de bling bling mais on ne l’est pas du tout ! On a besoin d’être rassuré, sur des questions, des choses bancales, et qu’on comprend, en français, s’il vous plaît… C’est une angoisse : Je ne comprends plus ma langue. On se sent divisé, et on a un grand pays avec pas beaucoup d’habitants, on a plein de dialectes hyper riches, y compris les langues des anciennes colonies et des pays francophones. Tout ça c’est une matière infinie. Pourquoi perdre son temps à se bloquer ? Alors que la langue est toujours en mouvement… J’aime ma langue, j’en suis un ambassadeur. Quand je vais à l’étranger, j’hallucine, je suis comme un ambassadeur diplomatique… C’est un honneur, j’en suis fier ! A l’international, tu représentes ton pays, ta ville, ton quartier… Putain, la classe quoi ! Pour celui qui a un problème avec ça, pour qui ça peut être un tabou, tout devient plus dur… Mais normalement, ça doit être acquis ça. La langue que tu parles, tu la défends, quoi qu’il arrive. Tu peux avoir envie de gueuler « Va te faire enculé Sarko ! » Mais rien ne t’oblige à le faire de façon frontale. T’entends des mecs comme ça dans le métro des fois, tu continues ta route…

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photo Dominique Julain

Développer son langage, c’est développer sa relation au monde ?

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C’est ça aussi qu’il faut expliquer aux gamins. C’est important de ne pas être en rupture avec sa langue. Sinon je pense que tu es amputé de ton parler, et nous avons la chance en France d’avoir un héritage monstrueusement riche d’écrivains de poètes, d’artistes. Alors après, les étiquettes, c’est le problème qu’on a. Depuis le capitalisme, on met des étiquettes partout, sur tout ce qui se passe, tout ce qui se vend, et on nomme, on enferme le truc. Dès que t’es un petit peu pluridisciplinaire (moi je me dis slameur, mais aussi comédien, contre-bassiste, rappeur…), on ne sait plus où te mettre. C’est ridicule ! On fait passer un message, un moment… ça a un peu desservi le slam aussi de penser qu’il n’y avait qu’une manière de faire. Que le mec ait envie de te faire une recette de cuisine ou un solo de saxophone pendant cinq minutes, laissez-le faire ! En tout cas, moi je me sens en paix avec ma langue. Pas avec les responsabilités de mon pays dans certaines affaires, pas avec ce qui se passe dans mon pays, mais je peux mélanger toutes mes influences en parlant, y a pas de soucis. Je n’ai pas de problèmes avec mes origines, d’où je viens… J’ai des questionnements sur ça, mais je me sens complètement français. C’est mon premier pays. Mon deuxième pays c’est l’Algérie. Mes parents se sont rencontrés en France, à Rennes, en 1972. En 1971, mon père est venu avec son petit frère de Constantine, ma mère avec ses parents de la montagne à côté de Constantine. On est chaoui, des berbères de la montagne, de la familles des amazighs, des chleuhs ou des kabyles. On est algérien d’origine, j’y retourne dès que je peux. Et ça ne sert à rien de remuer la merde du passé. Il y a beaucoup de pages qu’on ne peut pas encore tourner parce qu’elles sont trop lourdes, beaucoup de plaies qui ne sont pas encore refermées, parce qu’elles sont trop grandes. Il faut laisser faire doucement, parce que c’est un terreau pour attiser les haines, éduquer les masses d’une mauvaise manière et faire peur, au niveau des convictions religieuses, des pratiques, prendre des exceptions pour en créer des généralités… C’est de la manipulation, il faut faire attention à ça. Le slam c’est justement une tribune libre où tu peux te rendre compte qu’on vit dans une société riche, pluri-artistique, pluri-communautaire, où tout le monde peut vivre ensemble. Personne n’a envie de s’exploser la gueule ! On nous manipule… Qu’on donne des ondes positives aux cœurs des gens, c’est ça que je défends, dans ma langue, et dans mon pays. 

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Cris & Poésie vous fait tranquillement bénéficier d’une sélection d’articles de la revue Cassandre/Horschamp et plus précisément de sa rubrique de l’Asphalte et des Plumes tenue avec force et crachoir par Eddy Maaroufi qui cherche aussi à faire parler le Slam de lui-même, sans oublier de le croiser aux regards des autres Arts oraux. 

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