Des Cris contre un Crieur !

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Réponse de C&P à l’article du Crieur

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Où est passée la poésie française?

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C’est Oberkampf contre Saint-Germain-des-Prés !

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Sachez-le, Cris & Poésie a l’outrecuidance de se prétendre membre de la prestigieuse famille des revues françaises. Et si nos moyens dérisoires peuvent donner le sourire à certain.e.s, tant mieux. C’est bien le meilleur qui puisse leur arriver !

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Selon nous, qui dit revues dit débats. C’est comme ça, c’est la règle du jeu. Dans le texte qui va suivre, il ne s’agit pas de polémiquer. Mais pour la première fois dans notre petite histoire, nous avons décidé de réagir à une publication.

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.23 janvier 2017 | Mârouf

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Dans le numéro de décembre 2016 de la revue le Crieur, l’enquête d’Anne Dujin, Où est passée la poésie française, s’interroge, comme son nom l’indique, sur la place qu’occupe aujourd’hui la poésie dans la société française. Anne Dujin étant politiste, nous nous attendions à une étude synthétique, une somme de ressources et d’analyses qui nous permettrait, à notre échelle, de mieux appréhender le paysage poétique hexagonal, rien que ça, ou tout du moins d’en mieux comprendre les circuits.

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Quelle ne fut pas notre déception quand au fil des pages, il apparut évident que les arguments assénés d’un discours biaisé reposeraient sur une méthode floue, un certain nombre d’allant-de-sois, et un manque cruel d’ouverture d’esprit.

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En effet, l’article ne s’appelle pas Où est passée la poésie française dans l’édition ?. C’est bien de « La Poésie » dont on va nous parler. Pour traiter en général de cet art, n’eut-il pas fallu en premier le définir ? En circonscrire le champ ? Quelques ébauches, quelques sous-entendus, mais rien de rigoureux. Le terme devient un rayon de librairie, pas plus, pas moins. Dans cette conception restreinte, c’est toute la réflexion sur les oscillations entre le sonore et l’écrit, qui tiraille l’histoire de la poésie depuis ses origines, qui semble immédiatement disqualifiée.

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L’auteur semble considérer que nous n’en sommes plus là, à chercher à comprendre ce qu’il y a de commun dans toutes les cultures du monde, dans ces façons de travestir les mots du commun pour les sublimer, rendre active leur capacité latente à explorer nos sens et nos fantasmes, l’obscurité de notre esprit, indispensable à l’apparition de la moindre Lumière.

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Non, semble-t-il, la poésie, c’est une catégorie de livres. Le théâtre aussi d’ailleurs, puisque l’auteure n’hésite pas à s’appuyer sur des chiffres de l’édition amalgamant ces deux genres littéraires. N’ont-ils pas pourtant en commun leur rapport à l’oralité ? Leur place dans l’édition n’est-elle pas due davantage aux impératifs de diffusion qu’à leur finalité artistique vis-à-vis du public ?

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Du fétichisme de la plume

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La primauté de l’écrit sur l’oral dans les pratiques poétiques est imposée sans justification, ni chronologie. Avant Gutenberg, rien ? Alors que la poésie renvoie à des usages sociaux différents dans toutes les cultures du monde, qu’elle a dès ses origines été liée en Europe aux rythmes et à la musique, elle aurait fini par trouver son aboutissement formel dans les vers de Baudelaire, lui-même critique littéraire.

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La poésie a toujours été, et sera toujours, le terrain de jeu de toutes celles et tous ceux qui déforment le langage pour en étendre le champ. Le support utilisé pour transmettre ces travaux n’en change pas la nature, jusqu’à preuve du contraire. La seule différence dans ces deux appréciations est la place centrale accordée ou pas aux autorités germano-pratines.

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Si la poésie se fait plus rare dans les maisons d’édition, ce n’est pas parce qu’elle disparaît, c’est qu’elle se déplace. Elle n’est jamais là où on l’attend. C’est à ça qu’on la reconnaît quand on la connait bien, intimement. Qui aujourd’hui, animé.e par la passion des mots, des vers, des assonances, des consonances, des métaphores et des oxymores, préfère rester seul.e chez lui ou chez elle, à préparer sans fin la publication d’un recueil que personne ne lira, alors que dans toutes les villes et les villages, des scènes proposent à qui le veut de transmettre en direct le fruit de ses recherches, de son labeur, de son talent ?

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Nous rassemblons comme nulle part ailleurs dans l’offre culturelle française des communautés éphémères de simples « gens », femmes, hommes, ou que sais-je encore, jeunes ou vieux/vieilles, français.es de naissance ou de destin, debout, assis.es au fond du bar ou face aux artistes dans leur fauteuil roulant, travailleur.se.s ou chômeur.se.s, brillant.e.s lettré.e.s ou analphabètes notoires.

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Le ou la poète.sse doit être adoré.e comme une statue figée, le regard perdu vers la lune, la plume à la main, la feuille blanche devant lui. Cliché, lieu commun, présupposé élitiste (le mot est lâché), outil de domination culturelle d’un microcosme.

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La poésie, art vivant

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Ce peuple, corps social confus mais pourvu de tant de vertus, si défendu, si chéri, si disséqué par votre revue, n’est-il pas légitime à devenir un jour, malgré les caricatures médiocres des grands médias que vous prétendez démonter, ce que de Victor Hugo à Jean Villars on espéra de lui : une constellation lumineuse d’esprits généreux, se nourrissant de l’art comme on s’abreuve à l’oasis, quand l’horizon n’est plus que poussière ?

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Plutôt que de revenir sans cesse sur la marginalisation dans le « débat public » de quelques figures consacrées en catimini, ne serait-il pas plus urgent de comprendre ce phénomène aux allures si anodines qui poussent tant de béotien.ne.s vers l’art de l’autre ?

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À quoi sert la poésie ? Cette interrogation est une étape obligée à quiconque veut en regretter la discrétion. Parce que sans le moindre avis sur la question nous n’aurions qu’à nous taire, il nous semble nécessaire de proposer en toute humilité une réponse. En exprimant de la façon la plus limpide, à travers le prisme de l’image, du symbole, le mystères de nos ressentis, nous rendons accessible à nos semblables la matrice inconsciente qui déforme notre relation au réel.

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En des mots simples, il s’agit d’un moment où la forme se mêle au fond jusqu’à dévoiler à l’autre les entrailles de notre imaginaire. Dans cette école auto-gérée de la sensibilité, nous développons notre capacité à l’empathie, à voir avec les yeux de l’autre. Quand tout n’est plus que brutalité dans les échanges, quand les pouvoirs nous imposent par le haut leurs intolérants clivages, les poète.sse.s restent parmi les rares capables de dessiner sur le mur une porte magique par laquelle s’échapper, d’échafauder des passerelles au dessus du vide des solitudes contemporaines.

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Contre le sens commun savant

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Notre époque impose, à celles et ceux qui ne peuvent se contenter du malheur, de se retrouver, de se réchauffer le cœur et l’âme à l’âtre du partage. Et quoi de mieux que de faire tourner la conque au sein d’assemblées aux faux airs archaïques, quand nos ancêtres réel.le.s ou rêvé.e.s cultivaient ensemble la beauté de la parole humaine ?

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Délivrer une enquête en tant que politiste la dote automatiquement du vernis de la science. Pourtant, vous citez au détour d’un paragraphe la revue Recours aux poèmes. Il eut été plus honnête d’objectiver le rapport à votre objet d’étude en signalant que vous y contribuiez. Le postulat de départ d’une poésie cantonnée à l’écrit est en fait le vôtre. L’article pourrait ainsi être reçu comme une tribune, explicitant les fondements d’une opinion, d’un parti pris assumé.

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Au lieu de cela, vous prétendez à une forme d’objectivité. Et bien sûr, vous ne citez qu’à peine le Slam, sans rien n’en dire, car n’y connaissant sans doute rien, n’y voyant qu’un style de comptines doucereuses et niaises, réservées aux ateliers des centres-sociaux. Pourtant, il ne s’agit pas là d’une mode mais d’un mouvement. Qui a son centre et ses périphéries, ses acteur.rice.s, ses ancien.ne.s, ses modernes, ses utopies, ses désaccords structurants.

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Et le Slam dans tout ça ?

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Nous vivons cette époque-là, où certain.e.s s’inquiètent d’être les dernier.e.s à rester seul.e.s chez eux/elles, pour lire de la poésie, alors que d’autres en déclament plein les bars, en échange d’un verre, le plus souvent. Comment se demander où est passée la poésie française, sans suivre la trace de ses détours par les faubourgs ? Quid de Bruant, de Brassens ?

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Nos pratiques ont la mémoire de ces émotions collectives. Elles sont les héritières de la diffusion de masse via le livre, et de la démocratisation de la pratique des arts vivants. Elles sont avant tout la réponse pacifique d’une société, bien plus ouverte qu’il n’y parait, à toutes les formes autoritaires de prescriptions médiatiques et de distinctions critiques.

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Les plus beaux graffitis de mai 68, par exemple, n’étaient pas poétiques en soi. Ils l’étaient par leur façon d’occuper l’espace public, de se perdre dans une polyphonie. Il résonnaient contre les murs de la ville, comme l’empreinte esthétique d’un élan social.

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Qui est l’artiste, qui est le ou la spectateur.rice, quand les rôles s’échangent avec une telle bienveillance ?

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La scène n’est plus un piédestal, mais elle est toujours la scène, même quand il n’y en a pas. On dit que c’est là, comme le ciel au bout de la marelle. On a le trac avant, on est encore ailleurs après. Les textes les plus ambitieux se mêlent aux premières traductions de ressentis, encore vertes, mais déjà capables, dans l’Ici et Maintenant, de bouleverser les sens de toutes et tous. Y voir l’expression d’un art brut n’est le fruit que d’un mépris inconscient.

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Pendant ces soirées, nous ne venons pas entendre un bon récital. Nous recherchons le surnaturel, l’instant de grâce, qui peut venir à tout moment ou nous snober toute la nuit. Il eut fallu à la poétesse que vous êtes d’avoir l’audace d’en faire l’expérience charnelle, sensible. Chez nous, pas de faux semblant. La magie opère ou pas. Et si l’on porte des masques, à travers des noms que nous nous sommes choisis – recours assumé à l’anonymat –, vous ne trouverez chez nous pas le moindre habit neuf d’empereur ou d’impératrice sous lequel vous cacher.

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#Poésie #LOL

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Cette incapacité des milieux « autorisés » à supposer une capacité aux « amateurs » à saisir les enjeux de la création artistique révèle une habitude de l’entre-soi même plus démentie.
La solidarité des discours de tradition critique, en lisière des champs médiatiques et culturels, les invitent à se légitimer réciproquement, dans le déni des nouvelles formes, des nouveaux gestes, considérés hors-jeu avant qu’ils ne se les approprient.

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Ce qu’affirme artistiquement Le Recours aux poèmes, le Crieur le monte en généralité. La boucle est bouclée, le reste n’est sans doute que démagogie ou épiphénomène, quantité négligeable dans le monde de votre pensée. Mais chez nous, pas de leaders. Avec nous, pas d’alliances politiques. Face à nous, le dédain, le regard condescendant que l’on réserve au « socio-cu », forcément ringard, facile, vulgaire.

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Il se dit chez nous des choses que vous n’entendez pas. Il ne suffit pas de taper « #poésie » sur Twitter pour se faire la moindre idée, depuis son fauteuil, des différentes pratiques « amateurs ». En l’absence de données chiffrées sur l’ampleur des profils consultés, le seul fait d’évoquer ce genre de méthode ne renforce d’ailleurs pas la crédibilité de l’argumentaire.

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Distinguer parmi les poète.sse.s les amateur.e.s et les professionnel.le.s a autant de sens que de préférer l’histoire des rois à celle des paysan.ne.s au Moyen-âge. C’est pourtant auprès d’eux et elles que l’essentiel se passe. Merci M. Duby. Merci M. Elias, merci M. Becker, merci M. Zinn, etc.

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Certain.e.s d’entre nous sont venu.e.s à l’écriture via la chanson, le rap, le théâtre, la performance ou la poésie traditionnelle, mais ils et elles sont tous et toutes venu.e.s à l’écriture. Il ne nous appartient pas de distribuer des labels, des certificats d’aptitude.

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Nous ne remettons évidemment pas en cause la sincérité ou le bienfondé des poèmes écrits pour être uniquement lus, certain.e.s d’entre nous publient leurs textes par ailleurs. Mais nous considérons le fait de s’y enfermer comme une démarche dépassée.

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Quel que soit notre degré d’engagement créatif, nous prétendons constituer une école artistique buissonnière innovante, indépendante et actuelle, francophone plutôt que française.

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Très cher Crieur, c’est avec un grand intérêt et en toute bonne foi que nous lirons ta réponse. Il n’y a sans doute entre nous que quelques malentendus à dissiper. Pourquoi pas autour d’un verre d’ailleurs, au Downtown, rue Jean-Pierre Timbaud, un lundi soir.

À l’occasion de sa scène ouverte ?

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