Des brindilles de mots de Rouda, « The French Guy », en terrasse au Downtown

« The French Guy », dernier album de Rouda, rappeur et slameur français membre du collectif 129H, est sorti le 18 mars. Lundi dernier, lors de l’hebdomadaire scène ouverte du Downtown, l’artiste y présentait son 12-titres. Il a accordé un peu de temps et des bouts de lui à Cris et Poésie, autours d’un verre et d’une clope en terrasse.


19 avril 2016 | Clo

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Béret sur la tête, Rouda revient brièvement sur son parcours. « Alors euh… C’est long, » commence-t-il en rigolant.

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Avant d’entamer sa carrière, Sylvain, de son vrai prénom, était travailleur social dans des ONGs à l’étranger, puis en France dans des foyers de demandeurs d’asile politique. En même temps, il monte l’association 129H, collectif de slam, et commence à présenter des scènes et à animer des ateliers d’écriture.

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« On a menti en disant qu’on avait des spectacles qui n’existaient pas, » avoue-t-il. Il raconte qu’en 2001, alors qu’ils animaient une scène à l’Ogresse, un programmateur est arrivé :

« C’est bien ce que vous faîtes. Le slam, je ne connais pas, vous avez un spectacle ?

On a dit oui alors qu’on n’en avait pas. »

De là, ils ont écrit « un truc dans le train sur le trajet. » Ils l’ont joué. Un autre programmateur les a repérés. Ils ont commencé à peaufiner leur show, à faire des résidences, plusieurs spectacles avec 129H.

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« Ensuite, on a monté un studio. Un de nos potes est venu sur les scènes slam, Fabien. Il a pris le pseudo de Grand Corps Malade. Ca a monté, il sort son album en 2006 et j’ai un titre avec lui, » continue Rouda. (Parole du bout du monde.)

« On fait sa première tournée. Je me fais repérer par un agent artistique qui me signe, ensuite Chinois maison de disque, puis je sors un premier album. » (Musique des Lettres).

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Plusieurs tournées en France et à l’étranger suivent. Le collectif 129H continue de se développer, avec Neobled et Lyor. « On continue à monter des spectacles, à animer des ateliers d’écriture, à développer des méthodologies. Chacun continue à faire des morceaux, je sors un EP… Et là, je sors un nouvel album. » (The French Guy, sorti le 18 mars).

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Le titre ? « A l’étranger, t’es toi-même à 100% »

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Rouda a beaucoup voyagé.

« Partout, j’étais toujours ‘le français.’ Aux Etats-Unis, on m’appelait ‘the french guy,’ j’ai trouvé ça rigolo. Mon identité à l’étranger, c’est peut-être ça, finalement ! Dans un voyage, j’ai l’impression que tu es vraiment toi-même en fait, plus qu’ailleurs. Dès que tu reviens à Paris, t’es rattrapé par un quotidien, par des filtres, des rapports aux autres… Malgré toi tu changes, tu évolues, tu serpentes un peu, mais tu n’es plus vraiment toi-même. »

Il a alors réalisé que son identité se trouvait dans sa langue française, que son album défend. Et, avec humour, il nomme ainsi son projet. « Un titre en anglais, alors qu’il est très francophone et francophile. »

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Les sujets abordés ? « Le comptoir parisien comme fil rouge »

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Les thèmes abordés dans l’album sont variés. Mais l’alcool revient. « Je crois que j’ai écris tous mes morceaux bourrés, du coup j’ai du mal à les écouter à jeun, » plaisante Rouda. « Y’a aussi des morceaux qui parlent à la fois de solitude, de rapports aux autres. Des sujets plus politiques comme ‘La Main du Maître’ avec Neobled et Lyor, des trucs qui ramènent à mon enfance, des trucs plus poétiques… »

Mais Rouda n’écrit pas ses textes au comptoir.IMG_0990

« J’écris chez moi. J’ai besoin de beaucoup de temps. Des fois j’ai des fulgurances, c’est magique, mais plus souvent, c’est assez tortueux, ça met du temps à venir. Y’a des morceaux, j’ai mis 2-3 semaines à les écrire ! » partage-t-il.

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Les featurings ? « Une histoire d’amitié »

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Sur l’album, on retrouve Neobled et Lyor, Féfé, Oxmo Puccino, John Banzaï.

Pour les premiers « c’est difficile de faire sans eux, j’essaye pourtant, mais ils sont toujours là, » plaisante Rouda. « C’est mes potes, mes frères, mes compagnons. Mes collègues en plus. On a monté un truc ensemble y’a 15 ans, maintenant on est tous intermittents, c’est notre métier, c’est une histoire d’amitié. »

« John Banzaï, pareil c’est un pote, un peu moins connu que son binôme Souleymane Diamanka, mais c’est un très bon auteur, très bon rappeur. Féfé et Oxmo, c’est des potes, des amis que j’ai rencontrés quand j’ai commencé à faire de la musique de manière pro. J’ai jamais vraiment osé leur demander à l’un ou à l’autre. Pour les accompagner assez souvent, je vois qu’ils sont très sollicités, je les ai vu décliner des propositions… Puis un jour, j’ai pris mon courage à deux mains. Ils m’ont dit qu’ils attendaient et voilà, ça c’est fait tout seul. »

Rouda, tente de s’allumer une clope.

« Leur point commun, c’est d’être de très belles personnes. Des gens super normaux et accessibles. Je leur rends hommage dès que je peux. Féfé m’a beaucoup aidé sur cet album, notamment à alléger mon écriture. »

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« T’as pas du feu ? » Son briquet ne marche plus.

« Dans mon premier album, j’avais 19 titres, ça ne respirait pas, c’était très dense. Sur The French Guy, il y a moins de mots. Même si je n’y suis pas encore, j’essaye de dire beaucoup avec peu, mais c’est super dur. »

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Style de l’album ? « Chanson Hip Hop » dans un « pays aux mauvaises tendances »

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« Quand j’ai commencé à faire du slam, on me disait ‘t’es un rappeur’, les rappeurs me disaient ‘t’es un slameur’. J’ai toujours oscillé entre les deux » continue Rouda, qui préfère se dire « auteur » : « ça passe partout, ça m’engage pas trop. »

« En France, on est un pays culturellement ancien avec beaucoup de propositions mais avec deux mauvaises tendances : étiqueter au maximum les gens, les faire entrer dans une case. Dans les pays de culture anglo-saxonne, tu peux être peintre et danseur, chanteur et comédien… En France dès qu’un comédien sort un album on s’offusque, quand on chanteur d’essaye au théâtre on s’offusque… Y’a un vrai problème avec ça. »

IMG_1009L’autre problème, « c’est d’identifier toujours des leaders. Faut toujours une espèce de tête d’affiche, qui supposerait que les autres sont dans l’ombre, ou des suiveurs. Pour le slam, y’a Grand Corps Malade. »

Il sourit. « J’ai dévié un peu, là ? »

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Les projets ? « Enchaîner sur un nouvel album et un nouveau spectacle »

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Avant de dévier littéralement, l’auteur évoque quelques négociations en cours avec des tourneurs. « Je vais à Rennes en avril, à Saint-Malo en mai, Beauvais en juin. Les dates vont commencer à tomber. »

« Les projets, c’est d’enchainer tout de suite sur un nouvel album et un nouveau spectacle avec 129H, qui s’inspirerait de correspondances de poilus pendant la guerre 14-18. »

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Et « la brindille » dans tout ça ?

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« Rouda est une transcription phonétique. Quand j’étais travailleur social, j’ai travaillé en Palestine. J’étais dans une famille à Gaza, le père de la famille m’appelait ‘Rouda’ tout le temps. Je lui ai demandé ce que ça voulait dire. Dans la cour de la petite maison, il y avait un petit olivier, il m’a pris par la main, a pris la plus petite branche et m’a dit ‘Rouda’. Mais mon prénom c’est Sylvain. J’ai trouvé ça tellement touchant… Je garde ce truc comme un hommage pour ce grand monsieur. Et en même temps ‘Rouda’ ça fait hip hop, ça fait rappeur. » 

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Un moment où tu t’es planté ?

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« Euh… Je me suis souvent planté. Et j’espère que je me planterai encore souvent. Je me suis planté en donnant trop mon avis. Sur des trucs qui ne me concernaient pas. »

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Tu as un grain ?

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« Je ne pense pas avoir de grain, je pense avoir pleins de graines dans la tête. Après, peut-être que ce sont des graines cheloues, mais j’me trouve plutôt raisonnable, sain, en tout cas je m’en persuade. »

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Ta plante préférée ? 

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« Le lotus, parce qu’il est entre l’eau et la terre. »

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Un bout de toi ?

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« Une bague que je porte toujours, qu’on m’a offerte, où y’a marquéRouda’. »

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Qu’est ce que tu fais pousser ?

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« Des soucis. Les soucis. Trop. »

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Qu’est ce que tu aimerais arroser ?

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« La tombe de ceux qu’on risque d’oublier. »

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Ta plus grosse branche ?

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« Putain, c’est dur de ne pas dire des trucs bateaux… Ma plus grosse branche ? Ma mère. »

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Qu’est ce que tu sèmes ?

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« Je sème… Je sème les autres. J’essaye d’aller plus vite qu’eux. Je t’ai détourné ton ‘semer’. » Rires.

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Qu’est ce que tu récoltes ?

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« Des fruits un peu amers. »

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Tes racines ?

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« Famille, amitiés, langue française. »

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Une feuille morte ?

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« Le texte que j’ai écrit avant de partir. J’écris des textes que je jette. Comme avant de venir ici » (au Downtown).

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Ta saison préférée ?

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« L’automne. Parce que tout le monde est triste. Je vais commencer à paraître chelou. Je trouve qu’en automne, il pleut il fait froid, on est tous au même niveau. En été, il fait beau, donc si toi t’es dans le bad, y’en a d’autres qui sont super heureux parce qu’il fait beau ! C’est chelou ce que je viens de dire ! » Rires.

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Ta terre préférée ?

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« J’en ai plusieurs. L’Afrique de l’Ouest, la Palestine, la France. »

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Un rêve secret ?

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« Arriver à faire savoir à tout le monde ce que je ne suis pas. Je trouve qu’on se définit toujours dans le contraire, en fait. On vit pour montrer qui on est, alors que si on commençait par montrer ce qu’on n’est pas, on ferait peut être de très grands pas. »

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Et cultiver son album au Downtown ?

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« Le slam a eu un gros effet de mode à l’époque de Grand Corps Malade, c’est redescendu, maintenant, j’ai l’impression que les gens s’en battent un peu les couilles, c’est un peu has been. 

IMG_1060Les vraies scènes de slam, c’est le Downtown, l’Entrepôt, le Canal… Tu retrouves le truc tel que nous on l’a connu quand on a commencé. Ces lieux sont précieux et rares à Paris. Le Downtown, c’est un peu la dernière place forte en terme de circulation de la parole, d’accès libre. Y’a pas de videur, tout le monde passe, le bon comme le mauvais, l’apprenti comme le pro… Je ne viens pas assez souvent par manque de temps, mais à chaque fois que je viens, je kiffe. Y’a un vrai truc qui se passe. Les présentateurs sont altruistes, bienveillants… J’aime bien. »

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Crédits photos : Clotilde Penet

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SITE DE ROUDA : www.rouda.net

LIEN POUR ACHETER L’ALBUM : http://musique.fnac.com/a9361360/Rouda-The-French-guy-CD-album

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