DENIS LAVANT

Quand le chroniqueur slam rencontre un comédien, il sonde en sous-marins les fonds qui font en lui quelque chose de l’écrivain. Et l’oralité, qui d’entre les deux n’est jamais bien loin… Denis Lavant et la poésie, qu’a-t-il à en dire ?

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novembre 2011 |  Eddy Maaroufi | Cassandre – Hors Champ

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Il revenait d’un tournage en Tunisie, hagard, le teint hâlé, comme fatigué d’être beau. Il portait un petit bonnet bizarre qui lui donnait un air de lutin vaguement dangereux. Un regard d’initié, mais à quoi ? On était à la terrasse d’un café de Stalingrad, alors forcément il faisait froid, il y avait du vent. Il buvait un truc chaud d’ailleurs je crois.

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Je lui parlai du slam, il me renvoyait à la fin des années 80, début 90, quand il découvrit cette forme de poésie scandée que pratiquait Mc Solaar. Normal, ce rapport au rythme nouveau de la rime, donc de la poésie. Cette pulsation du rap sans laquelle le slam en France ne serait pas le même, quoi qu’on en dise.

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« Je connais bien la poésie, surtout j’aime la dire. Dans la poésie moderne il n’y a pas de rythme… » Le ton est donné. Timon d’Athènes, cette adaptation de Shakespeare où il partageait la scène avec D’ de Kabal ou Casey. « Pas du slam, de la poésie avec de la musique. » Il se rappelle d’un soir, avec Serge Teyssot-Gay, ex-guitariste de Noir Désir, qui l’accompagnait à l’époque lors d’un spectacle consacré aux textes d’Attila Jozsef. Ils étaient dans la voiture, la nuit. Le rocker lui avait fait découvrir la rappeuse Casey. Sa voix, ses textes, la richesses des assonances. Et puis le collectif La Rumeur, un propos, une âpreté, « c’est là que retentit la poésie aujourd’hui. Les poètes contemporains officiels, ça ne touche plus terre, y a plus un propos concret, qui parle de la rue, du quotidien. Là on rejoint la chanson réaliste. Ça me parle, ça me concerne, c’est pas une chose éthérée qui vole plus ou moins et qui ne concerne plus personne. » Nostalgie de Villon, qu’il a forcément du bien connaître dans une vie précédente, son époque, les joutes de poésie, improviser en rimant, un propos cadré en sonnet, quelque chose de très pointu. À la fin du moyen âge : le phénomène poétique oral existe depuis la nuit des temps.

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C’est pas du théâtre le slam, c’est sûr. Le TNB, des textes à porté de tout le monde, un théâtre populaire, d’accord, mais la poésie, ne se pose pas le problème de la mise en scène ni du personnage, l’enjeu c’est d’incarner un propos. Proférer des mots, donner une pensée à travers des images, une cadence, à travers la consistance des mots. Balancer ça.

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« Ça peut être de l’invective, il y a quelqu’une chose d’une violence frontale, plus directe qu’au théâtre. J’aime quand le propos est adressé au théâtre, mais c’est une forme très particulière. »

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Dans la bouche d’un slameur, la liberté du texte, de l’interprétation : y a pas de règles. Pas de dogme. Au théâtre, plein de formes, mais le cadre reste : personnages, dialogues… C’est défini, répété, fournit quand c’est prêt. Il faudrait pouvoir proposer quelque chose lié à une émotion, à un contexte. Comment laisser quelqu’un de la salle monter sur scène pour jouer dans la pièce ?

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Le slam le peut.

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Et l’écriture dans tout ça ? Le passage à l’acte ? Je lui parle de l’écrit, et le voilà qui me parle, qui me parle, parce que ça lui parle… Et j’écoute.

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« J’ai un rapport anarchique à l’écriture. C’est pas un travail, je ne compte pas dessus. Pour moi, c’est un exutoire, pour poser des choses, des moments vécus, des troubles, des questionnement. Je cherche à être emmené par l’écriture.

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J’ai découvert ça de façon évidente avec Céline, en travaillant un spectacle sur ses lettres. Il parle du rythme. Comment c’est cadencé. Dans la poésie c’est manifeste. Ça part d’un rythme fondamental. Une pulsation sanguine, un rythme cardiaque. Je me laisse emmener par ça. J’écris des trucs, je n’y avais pas pensé avant. J’écris des conneries sur des cahiers, de la pensée, de la poésie. C’est personnel de toute façon. Je ne suis pas un interprète de mes textes. En tout cas c’est un cap que je n’ai pas passé. Je préfère me mettre au service de l’écriture des autres. C’est ma déformation de comédien aussi. Pour moi c’est plus simple. Essayer de comprendre l’écriture d’un autre. En même temps pour moi, je sais qu’il y a un stade d’écriture où écrire me permet de mieux comprendre comment les autres écrivent. C’est l’étape d’une pensée, ça n’est pas une chose finie, close, figée dans du marbre. Dans la manière d’aborder des classiques, ça n’est pas des monuments, c’est une pensée en marche. Quelqu’un est en train de déposer quelque chose. Ce n’est pas absolu, c’est une étape, quelque chose de vivant en fait. Ce qui m’intéresse dans le rapport à l’écriture, à l’écriture ancienne, pas forcément l’écriture contemporaine, c’est d’essayer de redonner vie à une pensée qui est déposée avec des mots, un rythme, sur du papier.

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Mon écriture à moi, j’y crois pas assez, ça m’agace un peu. J’ai du plaisir à écrire, mais après c’est trop personnel. Ça m’est arrivé avec des amis,  de faire des trucs que je trouve drôle, avec des jeux de mots, à la manière de Boby Lapointe. Mais quand c’est trop dense, je me dis à quoi bon ? J’ai un cap à passer, c’est quelque chose qui se travaille en pratiquant. Moi j’écris à la volée, je ne me corrige jamais. Ça ne m’intéresse pas. C’est un domaine que j’aime bien, mais que je ne partage pas forcément dans un rapport oral. Des lettres à des copains, ou bien ça m’est arrivé souvent d’écrire des choses pour la mort de certaines personnes. Des oraisons funèbres. J’en ai écrit une hier pour un trapéziste qui était tombé, qui a fini en chaise roulante et qui a fini par s’exploser la tête au peyotl, qui est mort dans une cérémonie mal gérée… Pour moi c’était une bonne raison d’écrire. Canaliser l’écriture vers une nécessité, manière de l’offrir à quelqu’un. C’est là que c’est le plus resserré, c’est là qu’on a le plus de chemin dans l’écriture. Une pensée dirigée vers quelque chose ou quelqu’un, voire un événement.

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Dans ce phénomène du slam, il y a quelque chose très positif, parce que tout le monde a quelque chose à dire. Après, passer le cap de l’écrire, de l’exprimer, de le partager, avec cette ouverture, cette possibilité de prendre la parole, que n’importe qui puisse accéder à une expression oral, c’est épatant ! A un moment donné, il y a une saturation du fait qu’il n’y ait que certaines personnes, des professionnels du langage, des comédiens, des chanteurs, ou dans un autre sens les professionnels de la politique, qui aient le droit de l’ouvrir, qui aient la spécialité, la virtuosité, et donc l’exclusivité de l’expression orale. Là ça se manifeste au travers du slam, mais de toute façon ce n’est pas d’aujourd’hui.

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La poésie peut faire peur, il peut y avoir des gens comme dans ma famille qui auront une réticence à l’égard de quelque chose qui leur paraîtra très très loin d’eux. Alors que pour moi, la poésie c’est absolument naturel. J’ai commencé par lire de la poésie plutôt que de la prose quand j’étais môme, déjà parce qu’il y a moins de mots, la page était aérée, ça se lisait plus facilement. Et puis c’était d’abord des images, de l’émotion. Et je me suis rendu compte, au fur-et-à-mesure, que c’était le domaine où il y avait l’essentiel, le côté pur d’un propos dit à n’importe quelle époque. Alors que dans la prose on peut raconter des tas de conneries quoi, l’écriture devient de plus en plus commune.  L’écriture de roman, chacun va raconter sa vie, ses histoires…

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Et dans la poésie, il y a un endroit où selon moi ça concerne l’humain. Ça concerne la place de l’humain sur la terre, dans la société, et la plupart des poètes que j’apprécie, de n’apporte quelle époque encore une fois, ou de n’importe quelle nationalité, ils vont à l’essentiel de l’expression humaine. C’est une conscience du monde, belle, primordiale en fait. La poésie ça n’est pas une obligation. Ça n’est pas une chose par rapport à laquelle j’ai une relation professionnelle comme le théâtre, effectivement je suis comédien, mais c’est un domaine que j’ai choisi, même avant le théâtre. Pour le plaisir avant tout. Je peux apprendre des poésie pour le plaisir de les apprendre, parce que j’ai découvert un truc qui me plaît, et puis le dire ça me soutient, même en marchant dans la rue, de dire des poèmes comme on chante une chanson. C’est un rapport à l’intimité, au quotidien. A un moment des gens ont trouvé une formule très forte pour dire des troubles, des émotions qui me concernent, et dont je ne saurais pas forcément trouver les mots. Et quand j’ouvre un bouquin de poésie, au hasard, comme les vieux croyants en Russie qui ouvraient la Bible et qui prenaient au hasard une phrase, et ça leur donnait une ligne de conduite pour la journée, et bah moi quand j’ouvre un livre de poésie, dans la rue ou chez moi, c’est pareil. Pour moi le rapport à la poésie, c’est bien au delà de l’écriture, c’est beaucoup plus vaste.

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C’est une manière de vivre. »

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Ainsi parlait Denis Lavant, quelques instants avant de repartir, au gré du vent.

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Cris & Poésie vous présente une sélection des articles de la revue Cassandre/Horschamp qui, au travers de sa rubrique de l’Asphalte et des Plumes, a tenté de faire parler le slam de lui-même, sans oublier de le croiser aux regards des autres Arts oraux.

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