Bordel de la Poésie : comme un rêve de lupan’art

Le 6 octobre dernier, un Bordel de la Poésie était organisé à Paris. Venu de New York, ce concept propose aux spectateurs des performances en privé, payantes. Des clientes, des clients, et celles et ceux qui se proposent à la location. Loin d’une métaphore filée jusqu’au mauvais goût, l’événement propose une forme de diffusion du travail des poétesses et des poètes dans un cadre sensuel unique, qui reconnaît la valeur marchande d’un tel acte.

Tabou brisé…

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On voit passer un événement sur Facebook, on envoie un mail pour réserver sa place en connaissant la date et l’heure, mais pas le lieu. On reçoit une confirmation, avec une adresse qu’il est interdit de dévoiler. Nous y voilà…

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Il fait nuit dans une ruelle du quatorzième arrondissement. Des maisons pas hautes, collées les unes aux autres. Une se distingue avec son crépi grenat. Devant, deux hommes. Un qui dit bonsoir, et bienvenue. L’autre fume sa cigarette, au bord du trottoir. Un couple pousse la porte d’un pavillon bourgeois, architecture moderne, ameublement classique.

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Beaucoup de livres, un piano qui résonne, et la femme et l’homme qui rejoignent une foule élégante, sans luxe, après avoir payé leur entrée. Entre les silhouettes déambulent comme des pantomimes poétesses et poètes masqués. Créatures païennes, oniriques, dionysiennes, plantées en plein cœur de Paname comme un décor d’opéra baroque. On est loin des bas-fonds, mais au plus près des fantasmes.

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Les yeux des loups sont rieurs, les demi-sourires aguicheurs, les corps dessinés par des tenues suggestives, jamais vulgaires. Tout le monde les regarde, alors les tapins se font discrets, sages comme des images. Cela suffit. Elles sont belles, ils sont beaux, de toute la poésie promise à leur clientèle.

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Tous les âges et tous les styles, à peu près, se croisent dans la grande maison confortable. On boit du vin rouge, ou blanc, ou du punch, on déambule aussi au premier étage, où il y a une chambre, une cabine de douche, un beau bureau, quelques mètres de couloir étroits comme des passerelles, et la mezzanine transparente qui surplombe la fosse aux lions. Ce petit carré à côté du piano, qui ne demande qu’à devenir une scène. Il y a la cave aussi, où les chroniqueurs de C&P n’osent pas descendre. Tout au fond, un tout petit patio joue les fumoirs.

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Un joyeux Bordel

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On discute, forcément un peu plus de poésie que d’habitude. Où est-elle ? Dans quoi se cache-t-elle ? Qui l’exprime ? Comment, pourquoi ?

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Ce soir, elle sera payante. Que cela dit-il de sa valeur ? Le maquereau, le maître de cérémonie, prend la parole pour présenter le jeu, en expliquer les règles. Les jetons de casino coûtent 5 euros. Pour chacun, on peut se faire tirer le portrait avec une dessinatrice, se faire tirer le tarot avec une cartomancienne, et bien sûr,  s’autoriser un temps d’intimité dans l’un des lieux consacrés avec une poétesse ou un poète. Il est bien question d’argent, alors qu’il est aussi question de poésie. Un tabou semble brisé. Les « tapins » gagnent leur vie. On l’attendait et on l’entend, cette phrase qui dit que « c’est parce qu’ils donneront ce qui leur est le plus personnel. »

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Comme dans une foire, les artistes se présentent, chacun leur tour, et on goûte à leurs vers. L’audience est captive, et puis on s’éparpille.

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Dans ce cabaret littéraire, le couple décide de franchir le pas avec celui-là, qui a l’air gentil, plutôt pudique. Et le trio « monte ». Le couple a choisi la chambre. Ce poète ne les tient pas par la main pour les y emmener. Mais tout le monde les regarde partir. Le  « tapin » choisit de leur laisser le lit. Depuis sa chaise, il les mate, en train de se départir de leurs émotions. Des timidités à retirer comme des vêtements. D’une voix suave, il commence sa performance, enchaîne trois textes adaptés au contexte…

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Si la nuit veut être folle, oui, la nuit doit être chère. L’entrée à 7 euros, le verre à 3, la passe à 5… Pour les plus hédonistes, la soirée coûtera au moins 30 euros. On peut aussi payer l’entrée, boire de l’eau au robinet et imaginer ce qui se passe dans les alcôves, mais au Bordel de poésie, l’humeur est au plaisir assumé. Le couple redescend par l’escalier, le poète semble être resté en haut. Peut-être encore du travail…

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Chaque artiste à son style. Une vous fait tirer une carte pour s’en inspirer et vous écrire un poème. Un autre vous lit son recueil. Au milieu de la soirée, une jeune femme procède à un savant effeuillage. Humour, érotisme et naturel se conjuguent alors à merveille. Plus tard, poétesses et poètes reprennent la parole en public. Pour appâter le chaland, divertir les fainéants, partager gratuitement.

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À minuit, le charme s’évanouit, le rêve s’achève. Performeuses et performeurs se changent dans la chambre où tout à l’heure la magie réchauffait les âmes. Dehors, des groupes se forment alors que des ombres s’éloignent sous la lumière des lampadaires. On fume une clope, on hésite entre aller se coucher ou boire un verre ailleurs, et poursuivre la nuit là où elle se cache encore, la poésie tout contre elle.

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À suivre : retrouvez l’interview d’Alberto, organisateur de l’événement, et le témoignage en vers de Fil 2 l’R, tapin d’un soir…

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