Archives mensuelles : octobre 2014

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Le coup de la panne, ou la prison de la page blanche

Avec ses dossiers, Cris et Poésie vous propose un nouveau format. Différents articles, différents angles, qui s’appuient sur vos contributions pour tenter de défricher les enjeux d’un thème qui nous concerne tous. Pour le premier du genre, il nous a semblé évident qu’il fallait commencer par poser des mots sur ces moments où ils nous manquent tant…

(suite…)

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Clotilde : « Tout est toujours chemin »

J’ai un « journal intime » depuis l’âge de cinq ans, j’ai toujours eu besoin d’écrire comme si je me confiais à un ami. Et après d’horriblement chiantes études de droit, je me suis (enfin !) écoutée et j’ai renoué avec mon envie secrète d’être journaliste (comme Lois Lane dans les Aventures de Superman et comme Tintin, mais avec un chat). J’écris parfois aussi « pour l’oral » dans le cadre de scènes ouvertes de slam, art addictif que j’ai découvert au Sénégal il y a deux ans.

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Les pannes d’inspi font partie de mon quotidien. En fait, même quand j’ai de l’inspiration, je ne le vois pas et je ressens ce que je crée comme « vide ». Parfois, quand je ne me sens pas capable d’affronter ces ressentis négatifs, je n’essaye même pas. Petit à petit, je me bloque totalement et je stagne, incapable d’avancer. Rien ne vient, je me sens nulle, incapable, inutile.

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Et c’est ce putain de cercle vicieux comme la poule et l’œuf : est-ce la panne d’inspi qui engendre le manque de confiance ? Ou l’inverse ? Ou les deux ? Bref, sacré bordel pas très agréable. Mais je sais aussi que c’est un passage, que rien n’arrive sans raison et qu’on finit toujours quelque part. Comme en voyage.12218387_10208049742750741_564103936_o

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Le trou noir est un voyage en-soi (et en soi !).

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Un temps que l’on pense vide, à tort, puisqu’il aboutit forcément à autre chose. Et donc quelque part. Pendant cet instant figé, bloqué, on est en réalité en mouvement. Ne serait-ce que parce que le temps passe, on voyage d’une heure à l’autre, d’un jour à l’autre…

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Tout est toujours chemin, au final. Si la route ne nous mène pas à l’inspiration, ou à la destination souhaitée, on traverse quand même l’espace ou le temps et ses paysages variés.

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Le néant n’existe pas. Sur la route, on découvre ou retrouve des questions, auxquelles on répond ou ne répond pas… Mais elles sont là. On s’introspecte sur le « pourquoi ça vient pas ». On entend des ressentis, même s’ils s’apparentent à des turbulences pendant le vol. Le trou noir est trou d’air !

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Lorsqu’il n’y a pas de mots, il y a des images muettes. Celle de ce dont on n’arrive pas à parler.

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Avec ou sans inspiration, seul ou accompagné, on finit toujours par arriver quelque part. On n’est jamais nul part, c’est impossible. Il faut accepter que cet endroit ne soit pas toujours celui qu’on espérait, qu’on planifiait. Peut-être faut-il revoir ses attentes, ce que l’on s’impose, ce que l’on exige de soi ? Peut-être faut-il oser ne pas prévoir sa route, pour plus de libertés ?

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Lors d’une panne d’inspi, le voyageur s’arrête ailleurs que la destination prévue, ailleurs que là où il s’était prédisposé à atterrir. En ouvrant autrement les yeux, en accueillant de nouvelles sensations et en les assumant… le trou noir finit trou-vaille. Et le voyage ne s’arrête jamais. Il est autre part. Mais toujours quelque part !

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Antonin : « faire taire la voix intérieure qui juge »

Je m’appelle Antonin. Je suis musicien, rappeur, slameur, poète, auteur. Pour l’essentiel de ma pratique, j’écris et ensuite je dis. Avec ou sans musique, seul ou en collectif. Je suis également animateur d’atelier d’écriture et d’expression, en école primaire et dans des structures du secteur social et médico-social.

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Au lycée, toute la journée j’avais du reggae dans les oreilles. J’étais déjà musicien, je me suis mis à toaster. J’ai commencé par chanter les textes des autres et naturellement l’écriture a suivi. Pendant plusieurs années je n’ai fait qu’écrire pour chanter, toaster, rapper. J’ai ensuite découvert les ateliers d’écriture, les scènes slam. Ça m’a ouvert d’autres chemins, plus littéraires, plus poétiques.12235255_10208049742790742_316079988_o

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Je ne suis pas sûr de savoir vraiment ce qu’est la panne d’inspiration. Mon problème, c’est plus le trop plein d’idées. Mais j’ai déjà vécu l’incapacité à écrire. L’impossibilité de choisir dans l’infini des possibles. L’auto-censure. La plupart du temps, si je n’arrive pas à écrire, c’est parce que je ne fais pas taire la voix intérieure qui juge. Celle-qui dis « c’est nul ! », « quelqu’un l’a déjà fait avant toi et en mieux ! », « ce n’est pas exactement le bon mot », etc. Cette voix est utile, mais lorsqu’il s’agit de ré-écrire, pour un premier jet, elle est inhibitrice.

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Quand je regarde l’œuvre de certains écrivains, j’ai le tournis, je vois l’abîme entre nous. Cela peut être effroyable, tétanisant. Suis-je en panne sèche ou en digestion ? Trop souvent, nous donnons trop d’importance à ce que nous écrivons. Combien de plumes torturées ont cru changer le destin du monde grâce leur œuvre ?

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Avoir expérimenté l’aspiration dévorante vers le vide, l’ennui, la peur, le manque d’envie, l’autocensure – la pire celle qu’on choisit de s’imposer – l’incapacité à agir. Cette puissante inertie impossible à bouleverser : le son a été coupé, on est dans un film muet, ce n’est même pas un film muet il n’y a aucun geste, pas de mouvement, c’est un cliché.

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Pour stimuler ma créativité au jour le jour, je me nourris de ce que je vois de ce que j’entends de ce que je sens. J’ai la chance d’exercer un métier qui m’amène à multiplier les nouvelles expériences, faire de nombreuses rencontres et qui m’offre du temps pour lire, regarder des films, écouter de la musique. Le quotidien est également une source d’inspiration inépuisable. Mais surtout, je me donne des contraintes. Je ne les vois pas comme un enfermement, pour moi c’est à chaque fois un nouveau jeu.

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Astrid : « pas vraiment peur, je n’ai rien promis à personne »

J’écris depuis quelques années, et j’ai pris conscience que c’était important dans ma vie il y a peu de temps, disons un ou deux ans. Depuis, j’écris quand j’ai le temps, ou quand je prends le temps, donc finalement très peu mais de plus en plus. Mais comme il faut déjà beaucoup de temps pour écrire très peu, alors…

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L’écriture m’a toujours attiré et effrayé à la fois.

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Comme je n’écris que pour moi, le coup de la panne ne me fait pas vraiment peur, c’est sans conséquence, je n’ai rien promis à personne…

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Cette angoisse, c’est peut-être qu’on sait bien que ça ne dépend pas que de soi-même, et qu’il faut arriver à une forme de « lâcher-prise » pour faire advenir quelque chose, qu’on ne soupçonnait pas, et qu’il faudra trouver un point de départ inconnu.

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En fait, le coup de la panne et du mutisme, je le retrouve aussi bien dans la parole, les mots qui manquent pour s’exprimer précisément, communiquer, se faire comprendre, le langage qui est source d’incompréhension, de limites, dans lequel on risque une relation, son image…

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Il y a l’instantanéité qui rend les choses plus difficiles, alors que dans l’écriture on peut travailler et retravailler le contenu, être fantaisiste, tout effacer si on veut, pour tout recommencer.

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Quand j’arrive aux limites de la parole, ça me rassure de savoir qu’il me reste l’écriture, et lorsque je ne peux rien écrire sur un sujet, c’est peut-être le moment d’en parler…

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Gaëlle : « pourquoi on fait ça, pourquoi on écrit, ou pour qui ? »

Je m’appelle Gaëlle, je ne suis ni jeune ni vieille, et je fais du slam depuis cinq ans de manière légère au départ, puis je me suis engagée dans une association et dans le même temps, j’ai commencé à faire des tournois.

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C’est à la suite d’un de ces tournois que j’ai eu ma première « panne »… J’ai perdu le goût du jeu et je me suis beaucoup interrogée.

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La page blanche est le symptôme que quelque chose ne tourne pas rond dans son petit monde, ou plutôt trop rond là où la société aimerait mettre un peu plus de carré. Il est difficile d’arrondir les angles et de se condenser en quelques mots, quelques phrases qui deviennent alors inquiétantes car elles peuvent ne pas être parfaites, très loin de ce que peuvent attendre les bien-pensants. Au fond, elles ne vont peut-être pas exprimer réellement ce que l’on ressent. Il y a toujours un écart entre l’intérieur et l’extérieur, le soi et les autres.12214349_10208049742510735_1860353535_o(1)

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C’est alors que le vide nous attend, la page blanche qui parfois reste blanche longtemps, ce qui ne devrait pas être angoissant en soi car c’est peut-être un passage nécessaire. C’est un interstice où siège son potentiel créatif si on arrive à aller le puiser au plus profond de soi, par une espèce de plongée intérieure.

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Je crois qu’on peut passer par cette case dite de la page blanche, souvent après un gros tournoi par exemple, car le regard des autres change et ton regard sur toi-même aussi ; tu ne veux plus faire du beau, du bon ou du toi-même mais tu veux faire de l’efficace. Et la plupart du temps ça ne marche pas, c’est forcé car tu t’es perdu en route et tu as perdu ce qui t’animait… la douleur ou son pendant, le plaisir. On oublie aussi de s’ouvrir au monde.

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L’inspiration c’est un chemin de grande randonnée, elle peut venir en regardant autour de soi, en ouvrant ses yeux et ses oreilles. C’est un truc que je fais quand je tourne trop en rond : je prends une feuille blanche et j’écris sans lever mon stylo, sans me relire. Je laisse reposer quelques temps et je le relis, ça me permet de comprendre ce qui me bloquait.

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Parfois, je commence quatre ou cinq textes à la fois, il peut même ne s’agir que d’une phrase que je laisse grandir car je ne sais pas toujours là où elle veut me mener, jusqu’au jour où elle me parle. Alors j’écris, j’écris, j’écris… Et je reste des heures à réécrire la même phrase, sur plusieurs carnets différents, avec plusieurs stylos. J’ai l’impression de changer de points de vue mais ce n’est qu’une illusion…

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Quand tu as fait beaucoup de scènes depuis de nombreuses années, tu as envie de te renouveler ou les gens ont envie que tu te renouvelles, mais tu as l’impression d’avoir épuisé ton quota de mots et de thèmes originaux. Il faut alors puiser à nouveau en soi les ressorts quand ils ne sont pas rouillés, et parfois se demander pourquoi on fait ça, pourquoi on écrit ou pour qui…

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Je n’ai pas encore la réponse.

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Pierre : « nourrir mon imaginaire »

La scène slam est un cadre dédié à l’oralité artistique pour qui veut prendre la parole sur scène. Je précise ce point car certaines formes d’oralité qui trouvent à s’exprimer dans le slam échappent à cette catégorie : l’improvisateur puisera son inspiration dans son entraînement quotidien à « rebondir ». Le conteur, lui, cherchera de nouvelles histoires à rendre vivantes sur scène, qu’il les compose lui-même ou qu’il les adapte d’une tradition orale déjà existante en tissant leur trame.

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Vient enfin la catégorie des slameurs : ceux qui écrivent un texte qu’ils vont ensuite livrer à l’auditoire, catégorie dont je fais partie, dans une certaine mesure, puisque je viens du conte. Je crois que cette pratique a nourri ma façon d’écrire pour le slam.

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Mon impulsion à écrire va partir d’un personnage, d’une ambiance, d’un univers, voire d’une trame d’histoire que je voudrais adapter ou créer. J’ai donc besoin de nourrir mon inspiration, et pour ce faire je lis beaucoup (par plaisir aussi et avant tout, je vous rassure). Surtout des romans issus des « littératures de l’imaginaire »( science fiction, fantasy, etc.) des romans policiers ou des recueils de contes, de nouvelles, de la bande dessinée.12214080_10208049742350731_137684392_o(1)

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Pour moi qui ne suis pas un dévoreur de poésie et pour qui la littérature « officielle » est une trop maigre pitance, je trouve mon compte (mon conte ?) dans le genre de livres cités plus haut. Ils m’appellent à me « représenter » une histoire, à me « faire mon film ». L’inspiration me vient moins de mots et de sonorités que d’images mentales.

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Elles vont m’amener l’envie d’écrire sur tel ou tel sujet, ou atmosphère. Je peux écrire comme narrateur en conservant des parties de dialogues ou composer un personnage qui parlera par ma bouche du début à la fin : là, l’influence d’écriture est celle du cinéma et du théâtre qui va montrer des personnages, des situations, par les dialogues et l’image mise en scène.

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Il m’arrive aussi d’écrire à partir de mon vécu ou de mon quotidien. Je présente mes sentiments par le biais d’images, d’ambiances ou encore de personnages. Le slameur est dépourvu d’artifice (costume, décor ou accessoire) : s’il parle, disons, d’un arbre, il doit le faire « exister » sur scène aux yeux autant qu’aux oreilles de l’auditoire, mais il n’a d’autre limite que celle son imagination pour matérialiser un univers.

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Quand je ne sais pas quoi écrire, je joue au jeu du « si j’étais », ou « on dirait que ». Cela peut paraître un peu naïf, mais c’est par ce moyen que j’arrive à me « dépanner ».  « Et si mon vélo pouvait voler ? », « et si mes meubles parlaient ? », « et si j’étais un savant fou ? ». On encore « et si j’écrivais un texte d’horreur de science-fiction ? », etc. À force, les thèmes commencent à émerger, j’imagine des situations à mettre en scène (slam). Souvent je fais un plan, une structure narrative, parfois c’est une simple phrase ou une association de rimes qui va naître de cette idée de départ, et à partir de là l’écriture suit. Finalement, c’est en prenant l’habitude de nourrir mon imaginaire que la machine se remet en marche.

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Cécile : des vérités à creuser

La page blanche, expérience dont je sors au terme de plusieurs années. Avec le recul, je vois cette période comme le fruit de choix qui m’ont un peu éloigné de moi-même, donc de l’écriture. Les ressentis s’accumulaient sans pouvoir être évacués. J’avais moins confiance, les blocages s’étaient imposés.

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C’est la prise de conscience, le fait de faire des choix puis de lâcher prise qui m’ont permis de renouer avec la créativité, dans l’écriture notamment. C’est à ce moment charnière de ma vie, que les mots ont enfin ressurgit.

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La découverte des mots c’est d’abord des souvenirs de gosse. L’âge où l’on a besoin d’inventer mille histoires, de les mettre en scène et de les jouer. Je manipule les mots. Premier sentiment du pouvoir de l’imagination. Avec les mots, l’expérience de la liberté.12235769_10208049742390732_247130212_o

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Au collège, découverte du théâtre. On écrit, rencontre des auteurs, assiste à des spectacles qui m’émerveillent. Ça bouillonne en moi, de l’écriture à l’interprétation, des improvisations parfois. Un plaisir.

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Les années passent, je me remets à écrire. Je suis étudiante puis jeune prof. Lorsque mon esprit décroche, j’attrape mes stylos et mes feuilles à carreaux. Les textes viennent sans efforts. Jusqu’à la rencontre des scènes slam. Puis le trou noir, avant la reprise… jouissive !

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Ce moment tant redouté arrive : l’angoisse du vide face à la montée d’un autre type de manque d’inspiration, plus passager. Il est devenu un ami à apprivoiser, indispensable à l’émergence du texte. Pas de panique, entre appréhension et recherche du déclic. L’accepter. Le temps de gestation est inconnu. Mon esprit se pose, cherche, scrute. Une obligation d’ouverture à soi et aux autres, pour  trouver ce qui va me faire vibrer à ce moment-là. Les questions auxquelles on veut répondre, un témoignage, les coups de nerfs à expulser, des vérités à creuser…

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Le doute aiguise le regard, avide de croquer des moments de vie. C’est finalement du vide qu’émerge mon envie d’écrire, qui me pousse à ce doute constant. Arriverai-je au texte suivant ? La peur qui oppresse est un élan : s’interroger pour aller vers l’exigence d’une pensée claire : qu’ai-je à partager ?

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De ce marasme me vient l’inspiration, par surprise. Vite, un stylo! Je suis dans le métro, avec un pote ou au resto, dans mon lit… Je finis toujours par trouver la solution pour que ma main glisse sur le papier. Les déambulations, les doutes, les mille questions et observations se couchent enfin. Un premier jet comme un cri. Un besoin d’expression concrétisé. Puis les retouches amènent le soulagement et la satisfaction, souvent partielle, née de la soif de progresser, essentielle.

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